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top news photography La chute du mur de Berlin a volé l'histoire des Allemands de l'Est

Un buste géant de Lénine flottant dans les airs, bras levé comme pour adresser un ultime salut aux Berlinois... Qui a vu Good bye, Lenin!, le film de Wolfgang Becker sorti en 2003, se souvient de la scène burlesque où la statue déboulonnée du dictateur bolchévique se promène en hélicoptère. Le 9 novembre 1989 tombait le mur qui séparait les deux Allemagnes. Exit le parti unique et la Stasi; mais à force de voir détruit tout ce qui faisait leur quotidien, les Allemands de l’Est ont l’impression de ne jamais avoir existé. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 16 Mai 2013 00:00

 

 

Langue

Il n’y a qu’un seul «bon français», le vôtre!

«Ce n’est pas français», reproche-t-on souvent. «Eh bien si!», affirme avec véhémence le professeur Andres Kristol. Le français de Suisse ou de Belgique est aussi français que celui de Paris. Et les emprunts à l’anglais enrichissent la langue.

2013-20-11A

A l’école, il était mauvais en français. Avant de tomber dans la marmite, «comme Obélix», à l’âge de 17 ans. Né à Zurich en 1948, Andres Kristol est de langue maternelle suisse allemande. Ça ne s’entend pas. L’œil rieur, il illustre ses propos avec des myriades d’exemples, crée des liens inattendus, sourit aux ironies de la langue et de l’histoire. Ce professeur de linguistique historique du français et de dialectologie gallo-romane à l’Université de Neuchâtel compte parmi les plus grands spécialistes des patois et des français régionaux. Et rappelle avec passion ce qu’ils apportent au français.

En Suisse, on a souvent l’impression de parler moins bien français que les Français. C’est vrai?

– Tous les francophones croient mal parler, alors qu’ils parlent tout simplement leur langue. La culpabilité est générale. Le français a été fabriqué au 17e siècle par des aristocrates de salon qui ont déclaré que toutes les manières de parler qui ne correspondaient pas à la leur étaient mauvaises. Tout ce qui ne se conforme pas à leur norme est fautif. Ainsi, tous les peuples francophones, par définition et depuis toujours, parlent mal. Ce qui sort de la bouche d’un francophone est français. Mais ce n’est peut-être pas le français de cette aristocratie auto-déclarée qui, aujourd’hui, est remplacée par une intelligentsia ayant fait les grandes écoles en France. Elle forme la nouvelle aristocratie de la langue. On croit toujours que la France est un pays profondément égalitaire et républicain. Il n’en est strictement rien. La hiérarchie s’établit par la langue.

Est-ce un phénomène qui existe dans les autres langues?

– Beaucoup moins. Les anglophones, d’où qu’ils soient, parlent anglais et sont persuadés que leur anglais est le bon anglais. Et ils ont raison! Toutes les formes d’anglais sont bonnes. Les dictionnaires d’anglais d’Amérique du Nord marquent les usages britanniques comme régionaux. Les dictionnaires québécois font de même avec les usages européens, même français: certains intellectuels québécois ont compris qu’il existe un français québécois cultivé. Toutes les langues peuvent être bien ou mal parlées. Il existe bien entendu des formes relâchées de langue. Mais chaque région développe un parler cultivé. Le parler cultivé de Suisse romande est forcément différent du parler cultivé de Belgique. Aussi longtemps qu’on ne vit pas dans le même pays, dans la même culture, la langue diffère.

Les Québécois sont donc en avance sur nous?

– La Suisse romande n’a pas encore compris qu’il existe un langage standard dans toutes les régions de la francophonie. Au Canada, les myrtilles s’appellent les bleuets. Ce n’est pas un mot populaire ou vulgaire, c’est simplement comme ça que ça se dit. Myrtille est un mot régional du français européen. Le terme «président de la République» est un régionalisme de France. Car il n’existe de président de la République ni au Canada, ni en Belgique, ni ici. Le français cultivé de Suisse a des conseillers fédéraux.

Ces différents français standards sont ce qu’on appelle aujourd’hui des français régionaux. Quand apparaît ce terme?

– Dans le tout premier dictionnaire du français de Robert Estienne, en 1539, les régionalismes font partie de la langue. C’est tout simplement normal. Viennent ensuite, au 17e siècle, l’Académie française et le grammairien Vaugelas qui condamnent tout ce qui est régional comme impur, sale et dégoûtant. Cela est resté dans le subconscient du monde francophone. Le changement intervient dans les années 1960 dans le cadre de la décolonisation. La France découvre que pour maintenir le statut du français dans les organisations internationales, elle a besoin des autres francophones. Ce sont les pays africains d’expression française qui ont sauvé le français à l’ONU. Suite à la révolution intellectuelle de 1968 se créent les différents centres de dialectologie et d’étude du français régional dans le monde francophone. Cela fait maintenant 40 ans. Mais les francophones, en dehors des milieux universitaires spécialisés, n’ont pas encore compris que la force du français réside dans sa diversité et sa variation. Une langue variable est une langue forte. Une langue sans variation est condamnée à mourir. Ça, les puristes ne l’ont pas encore compris. Vouloir sauver la langue, c’est la tuer.

Comment se sont formés les français régionaux?

– Certains mots viennent du substrat dialectal, c’est-à-dire du patois. En Valais, tant qu’il y a des bisses, il faut pouvoir les nommer. Ces mots désignent des réalités locales. Prenez «boille» et «bidon»: ces deux mots cohabitent en français de Suisse, mais ils ne désignent pas la même réalité. Depuis que les patois ont presque disparu, le substrat dialectal ne peut plus alimenter les français régionaux. C’est une grosse perte. Les puristes se plaignent parce qu’on s’alimente en anglais. Mais ces mêmes puristes ont tout fait pour éliminer les patois.

Et à part le patois?

– Trois autres éléments contribuent à forger les français régionaux: les phénomènes de maintien, les néologismes et les emprunts aux voisins. Les phénomènes de maintien sont ce qu’on appelle traditionnellement les archaïsmes – un mot que je n’aime pas du tout. En Suisse romande, le français cohabite avec les patois depuis le 13e siècle en tant que langue écrite. Il s’apprenait dans les livres. Or, la littérature a introduit des tournures qui ont aujourd’hui disparu en français de Paris mais sont restées vivantes chez nous. Un fameux exemple: «aider à quelqu’un» se trouve chez Montaigne. Si en Suisse, on dit parfois «je lui aide», ce n’est pas un germanisme, mais du français du 16e. On observe une foule de phénomènes de ce type. Curieusement, quand un mot est conservé à Paris et pas dans les provinces, les provinces ont tort. On ne parle d’archaïsme que pour ce qui se maintient dans les régions périphériques. Le deuxième phénomène est celui de l’innovation, des néologismes. Ce sont des mots qu’on a fabriqués chez nous pour nommer des choses que le français de Paris ne connaît pas. Très bel exemple: le numéro postal. La Belgique et la Suisse ont été les premiers à l’introduire, alors que la France ne le connaissait pas encore. Quand les Français s’y sont mis, ils n’ont regardé ni à droite ni à gauche et ont appelé ça le code postal. On a aussi le passage sous-voie. Mot parfaitement français dans sa facture. Il n’existe pas en français de France. Mais est-ce qu’il est mauvais?

Les Québécois aussi inventent beaucoup de nouveaux mots.

– Les Québécois sont très forts pour fabriquer des néologismes. J’ai un ami, professeur à l’Université Laval, qui a fait partie de la commission de nomenclature de l’Académie française. Habituellement, on lui dit: «Pour ce mot anglais, au Québec, vous avez trouvé quelque chose, n’est-ce pas?». Il répond: «Oui, on dit comme ceci». Alors les autres se regardent et disent: «Et nous, en France, on va dire comment?». Très souvent, ils proposent autre chose. Ils ne peuvent pas accepter qu’une autre région francophone ait pris les devants. C’est comme ça qu’ils ont fabriqué cette horreur de «mél» alors que le Québec avait déjà le courriel. Enfin, les français régionaux empruntent aux voisins. Quand on vit dans un pays multilingue, certaines réalités doivent être nommées. Il n’y a pas de röstis en France. Est-ce pour autant un mot vulgaire? Ces mots d’emprunt sont très mal vus en général. La schlaguée (de schlagen: frapper), par exemple, est perçue comme un vilain germanisme. Mais si ces mots régionaux venaient à disparaître, le français disparaîtrait avec eux. Aussi longtemps qu’une langue existe, elle doit s’adapter.

Est-ce que les linguistes français sont conscients de cette variété de français?

2013-20-13A– Il y a ceux qui ont compris, comme mes collègues du laboratoire ATILF (Université de Lorraine), et ceux qui ne veulent pas comprendre. Beaucoup ont encore l’idée qu’on trouve d’un côté les Français et de l’autre les francophones. Ils n’ont pas encore compris qu’ils étaient eux-mêmes francophones. Mais c’est en train de changer. Les Français se sont enfin ralliés à la BDLP (Base de données lexicographiques panfrancophone), qui recense les mots régionaux. Ils ont compris que le français de France est lui aussi régionalisé. On ne parle pas le même français à Toulouse qu’à Lille. Et très souvent, toute la francophonie dit une même chose, sauf Paris qui dit autre chose.

C’est le cas, selon vous, de «déjeuner, dîner et souper»?

– Oui, toute la France disait «déjeuner, dîner, souper» comme nous. Mais la norme parisienne a imposé autre chose à cause de Louis XIV, qui était un couche-tard. Il déjeunait sur le coup de midi. Les pauvres courtisans qui se levaient plus tôt n’avaient pas le droit de déjeuner avant le roi. Ils prenaient donc un «petit» déjeuner avant le déjeuner. A nouveau, c’est typiquement la langue des salons parisiens. Le français n’est pas du français, mais du Vaugelas. Il a autoproclamé que ce qu’il disait était la langue française. Et tous les autres ont tort. Dès qu’un francophone ouvre la bouche, il a tort. Ce sentiment de culpabilité est terrible! Un Italien, qu’il soit Milanais ou Napolitain, parle italien, même si ce n’est pas le même italien. Quel anglophone parle comme la reine d’Angleterre? Ils se sentiraient déshonorés de parler comme elle.

Aujourd’hui, le français emprunte beaucoup à l’anglais. C’est mal?

– Au 16e siècle, la moitié du vocabulaire anglais était d’origine française. Aujourd’hui, les mots d’origine française représentent un tiers du lexique anglais. En anglais, il est impossible de faire une seule phrase plus ou moins raisonnable sans utiliser de mot d’origine française. En français, le pourcentage de mots anglais est minime. Et souvent, ce sont des mots français qui nous reviennent: tennis, par exemple, vient de l’ancien français «tenez». Budget vient de la bougette de l’ancien français: il désignait la bourse qu’on portait à la ceinture. Par évolution sémantique, il a changé de signification en anglais, puis il nous est revenu sous ce nouveau sens. L’anglais et le français vivent en symbiose depuis environ mille ans. Ça va et ça vient. Il faut arrêter de dramatiser. L’anglais, qui a été la langue la plus ouverte à tous les emprunts, qui a mangé à tous les râteliers, est actuellement la langue la plus puissante dans le monde. Les emprunts vitalisent. Ils n’ont jamais modifié la structure des langues. Cette peur essentiellement franco-française des «vilains emprunts qui viennent avilir notre langue» est absurde. Chaque emprunt enrichit la langue. L’anglais en est le meilleur exemple.

Recueilli par Aude Pidoux

On a perdu le patois, pas les Suisses allemands

2013-20-12ALes dialectes romands ont disparu, les dialectes suisses-alémaniques se sont maintenus. Pourtant, jusqu’à la fin du 18e siècle, les deux régions partageaient le même modèle linguistique: on parlait le dialecte, on écrivait la langue standard, allemand ou français. La disparition des patois romands a deux causes, explique Andres Kristol. D’une part, le mépris des patois a été importé de France après la révolution française. D’autre part, à partir de 1815, la Suisse fédérale introduit le libre établissement de tous les citoyens sur le territoire national. A ce moment-là, des flots de migrants suisses allemands rejoignent la Suisse romande pour des motifs économiques. La région s’industrialise à grande vitesse. La population de la ville de Bienne, par exemple, explose. On diffuse alors l’idée que, pour sauver leur romanité, les Romands doivent passer au français. Il apparaît en effet plus facile d’assimiler ces migrants suisses alémaniques par l’école et par le français que par le patois. Le français, langue de culture, langue standardisée, résiste mieux à la pression. La Suisse allemande n’a pas connu cet énorme brassage. Pourtant, dès la fin du 19e siècle, on envisage la disparition des dialectes. Au début des années 1930, la bourgeoisie suisse allemande commence à parler allemand. «C’est le dénommé Adolf Hitler qui a sauvé les dialectes alémaniques. Sans le vouloir, évidemment, explique Andres Kristol. Au moment de la montée du nazisme, la Suisse allemande, comme un seul homme, a adopté le dialecte pour se distinguer du grand voisin. Sinon, la Suisse allemande serait aujourd’hui dans la même situation que l’Allemagne, où l’on observe encore un allemand dialectalisé, mais où les dialectes proprement dit sont en train de disparaître. En Suisse allemande, le train était en marche vers l’adoption de l’allemand standard. C’est ce ressaisissement soudain, cette réaction identitaire qui a provoqué la situation actuelle.»

Mise à jour le Jeudi, 16 Mai 2013 14:45
 

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