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Politologue français, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, Olivier Roy est connu pour ses analyses sur l’islam. Il n’est pas insensible au fait religieux qu’il éclaire dans son dernier livre en s’interrogeant sur ce qu’il reste d’identité chrétienne en Europe. Entretien dans son bureau avec vue sur les collines toscanes. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 23 Mai 2013 00:00

 

 

Habitations

Les chalets ont forgé la Suisse. Et maintenant?


Le style chalet colle à l’imaginaire suisse depuis des siècles et de magnifiques témoins ont survécu jusqu’à nous. Mais faut-il conserver des chalets inutiles? Et en construire de nouveaux? 

2013-21-14ALa figure du chalet appartient à la Suisse. Normal, dira-t-on, pour un pays dont plus de la moitié du territoire est situé dans les Alpes. Pourtant, c’est au 18e siècle seulement que cette construction émerge parmi les emblèmes helvétiques. Julie, l’héroïne de La Nouvelle Héloïse de Rousseau, donne en effet rendez-vous à son galant Saint-Preux dans un des chalets «près des coteaux fleuris d’où part la source de la Vevaise» (les Paccots?).  Et Jean-Jacques de décrire en note les chalets comme une «sorte de maisons de bois où se font les fromages et diverses espèces de laitages dans la montagne». Un beau livre de Claude Quartier aide le lecteur à décortiquer cet élément-clé de l’architecture du pays. L’auteur analyse principalement le Jura vaudois, les Préalpes de Vaud et Fribourg, Berne, le Haut et le Bas-Valais. De splendides photographies accompagnent le texte. Les légendes ne donnent pas toujours le nom des chalets, mais sans doute cette discrétion veut-elle préserver leur tranquillité.
Le mot «chalet» proviendrait d’un mot antérieur à l’indo-européen, la cala, qui était une place abritée. Longtemps les chalets ne furent que des abris chétifs pour se protéger des intempéries. En Suisse, les restes du plus ancien d’entre eux se trouvent à la Gamsbodenalp, sur la route du Saint-Gothard, en dessus d’Hospental (9e siècle).

Une cabane au Canada

L’auteur associe les chalets à la grande famille des maisons en bois qu’on retrouve sous d’autres cieux: isbas russes, chalets finlandais, cabanes canadiennes, maisons tibétaines. Ils correspondent à une architecture «vernaculaire» (sans architecte, propre à satisfaire les besoins du peuple). Ainsi, les bâtiments de montagne «sont beaux de cette beauté que nous donne le sentiment de leur nécessité». Comme un chalet correspond à une nécessité et que les nécessités diffèrent selon les lieux, il existe différents types de chalets. Les grands chalets de la Gruyère, qu’imitèrent ceux du Jura, s’expliquent par le regroupement des vaches pour la fabrication de grandes meules propres à l’exportation tandis que les petits bâtiments du Valais disséminés sur toutes les hauteurs correspondent à une économie autarcique.
L’auteur a soin de décrire les différentes maisons valaisannes: granges-écuries, hameaux de chottes (écuries individuelles regroupées), greniers, raccards, mazots. Il ne faut pas confondre le raccard (chalet pour battre les céréales, reposant sur des quilles en bois surmontées d’une large pierre ) et le mazot (chalet dans les vignes)… Un raccard du Lötschental remonte à 1302, une grange-écurie de Simplon-Village à 1200. Plus tard les Valaisans se mirent à édifier de longs chalets communautaires.

Dans les villages

Le chalet n’est pas resté sur les alpages. Il a inspiré l’architecture villageoise en Oberland, dans le Pays d’Enhaut et la vallée des Ormonts. Le rural étant séparé, le chalet bernois est uniquement une maison d’habitation. Il se caractérise par un toit à deux pans, faiblement incliné pour permettre aux bardeaux d’y tenir (ils n’étaient pas retenus par des clous, mais par des poutres et des pierres). La neige restait sur le toit en hiver: avant d’être pittoresque, la couche de neige protégeait du froid.
Les façades furent ornées de décorations et d’inscriptions pieuses comme celle-ci: «Le Seigneur Dieu bénisse par sa grâce cette maison et tous ses habitants. Qu’un jour enfin ils puissent voir sa face au ciel avec les élus triomphants». Construit entre 1754 et 1756, le Grand Chalet de Rossinière est, dit-on, la plus grande maison en bois de Suisse. Un rapport de 1838 le dotait de 113 fenêtres et 60 pièces. Plus loin que le village bernois, le chalet va occuper l’esprit des élites européennes. Lancé par Rousseau, le style chalet plut à des personnes aussi diverses que Balzac, Dickens, la reine Victoria, Viollet-le-Duc ou Napoléon III, qui favorisèrent la construction de chalets chez eux ou dans la couronne parisienne, mais aussi en Suisse: «C’est Paris, Londres et Berlin qui imposent la mode du Swiss style en Suisse».

Un besoin concret

2013-21-15BPopularisé par le Village suisse de l’exposition nationale de 1896 à Genève, le style chalet n’arriva pourtant pas à s’imposer en plaine, sauf dans des édifices utilitaires, des stations de tramways par exemple. En 1934, le canton de Genève interdit même la construction de chalets! En revanche, la mode revint triomphalement dans les villages et les stations de montagne.
La construction d’un chalet correspondait à un besoin concret. Mais l’exploitation des alpages évolue. Plusieurs édifices deviennent obsolètes et menacent ruine. Paradoxalement, la population est attachée à ce style de bâtiment. Comme le dit excellemment l’auteur, on a basculé de «l’utilitaire» à «l’imaginaire» et parce qu’on aime les chalets, on les a conservés. Sur les hauts, les chalets peuvent sans doute être réaffectés en résidences secondaires, où tout luxe cependant doit être banni.
Et dans les villages? On sent que l’auteur hésite. Construire des chalets est «probablement le moindre mal», car cela a évité «une triste urbanisation de la montagne comme dans certaines stations sans foi ni loi». Claude Quartier regrette cependant l’usage intempestif du modèle bernois hors de sa zone, en Valais, dans les Grisons, et plaide pour moderniser les formes tout en gardant l’architecture générale des chalets.

Jacques Rime

 

 

Avenir des chalets


Après les vaches, les touristes

Un entretien coûteux, des besoins agricoles différents: la transformation de certains chalets en résidences secondaires semble incontournable.

2013-21-16ABovonne est un hameau de montagne dans les Alpes vaudoises. Ce bel alpage situé à 1670 mètres d’altitude appartient à la commune de Bex. Il comptait 15 chalets au 19e siècle. Il en restait neuf en 1990, tous menacés de ruine. En effet, une grande écurie avait été bâtie en 1980, permettant d’abriter 80 têtes de bétail. Fallait-il dès lors laisser tomber ces témoins du passé? Racontée par Claude Quartier, cette histoire résume bien le défi posé par l’avenir des chalets.
Aujourd’hui, les neuf chalets de Bovonne ont été retapés: une pièce cuisine au rez, un dortoir à l’étage, pas d’eau en hiver, ni d’électricité (sauf un panneau solaire), pas de barbecue à l’extérieur et une seule voiture par chalet: la convention signée entre la commune et Pro Natura est stricte, mais elle a permis de faire revivre le hameau. Les chalets sont devenus des résidences secondaires, certes rustiques, mais très demandées, en priorité par les habitants de Bex et les amis de la nature. Est-ce le destin des chalets d’alpage? En Gruyère, 40% des 900 chalets recensés n’ont déjà plus de vocation agricole, disait le préfet Patrice Borcard dans un récent article de La Liberté. Il a d’ailleurs mis sur pied un groupe de travail avec tous les milieux concernés. Le problème est que l’agriculture de montagne a fortement évolué: le paysan veut des routes pour accéder aux alpages et s’occuper de son bétail. Les bêtes vont et viennent plus librement, les familles ne restent pas toujours «en haut».

Ils ont le feu sacré

2013-21-16BEt les coûts explosent alors que les revenus laitiers diminuent. Le litre de lait valait un franc il y a vingt ans, il est à un peu plus de 60 centimes aujourd’hui. «On vient de refaire le toit d’un chalet pour 100’000 francs. Les assurances et le Service des biens culturels ont donné la moitié», explique Jean-Pierre Galley, secrétaire d’un syndicat alpestre dans le dernier numéro de Pro Fribourg consacré justement au patrimoine alpestre. Restent 50’000 francs à charge du propriétaire: quand on sait qu’il loue son chalet au paysan pour 3200 francs par an, on comprend la charge que représentent ces bâtiments occupés trois ou quatre mois par an.
Pour l’instant, les propriétaires ont le feu sacré et seuls 1 à 2% de ces chalets tombent en ruine, assure Philippe Dupasquier, président de la Société fribourgeoise d’économie alpestre. Mais demain? «Les demandes de location de la partie habitable sont nombreuses, même sans confort», note ce cahier de Pro Fribourg. En Singine, tous les chalets ont été transformés en buvette, ce qui améliore leur rendement.
La transformation en résidence secondaire se heurte cependant à de nombreux blocages et Pro Natura observe d’un œil critique la multiplication des routes d’alpages. Abandonner les chalets devenus inutiles ou les employer autrement: la question va se poser avec toujours plus d’acuité dans les montagnes suisses.

Patrice Favre

Mise à jour le Jeudi, 23 Mai 2013 09:19
 

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