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Articles 2013 - A la Deux
Jeudi, 21 Février 2013 00:00
 

Jean-Pierre Fragnière

"Nous vivons plus longtemps et c'est très bien"

Professeur de politique sociale à Lausanne, ancien prêtre, Jean-Pierre Fragnière est aujourd’hui retraité. Il parle de son enfance valaisanne, de l’Eglise qui l’a déçu, de la nécessaire solidarité entre les jeunes et les personnes âgées.

2013-08-10ADes bouquins partout. Jusque dans son garage. L’air affable, l’œil vif, Jean-Pierre Fragnière habite une maison à deux pas de la gare de Lausanne. Né en 1944 à Veysonnaz, village au cœur du Valais, il quitte la montagne à 10 ans pour devenir prêtre. Doté d’une solide formation acquise

à l’Université de Fribourg, maîtrisant le latin, le grec et l’hébreu, il délaissera ensuite la prêtrise pour se lancer dans les études sociales. A la retraite depuis deux ans, auteur de nombreux ouvrages sur la solidarité entre générations, marié et père d’un enfant, Jean-Pierre Fragnière n’a jamais cessé de se mettre au service des autres.

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Veysonnaz?

Jean-Pierre Fragnière: – Mon village était l’un des plus pauvres de la Suisse d’après-guerre. La viande et le beurre étaient des denrées rares et précieuses. Dans ce contexte, la solidarité était une condition de survie: c’est elle qui faisait qu’on ne se sentait pas pauvres. Quand une vache se blessait et qu’il fallait l’abattre, tout le monde achetait un kilo de viande, même ceux qui étaient du parti politique opposé. Quand on tuait un cochon, l’habitude voulait que le sang ou le lard soit remis à ceux qui en avaient le plus besoin. Et avant d’envoyer une facture à un voisin, on se souciait de sa solvabilité, de sa situation.
Petit, j’allais vendre des fraises aux Mayens-de-Sion. On me donnait quelques sous, parfois une paire de chaussettes. L’existence était rude pour mes quatre frères et sœurs. J’ai fait, à la montagne, l’apprentissage précoce de la solidarité, devenue pour moi une dimension incontournable de la vie.

Avec des parents instituteurs, n’étiez-vous pas un enfant privilégié?

– Pas vraiment. A l’époque, l’école avait lieu six mois par an, mes parents ne touchaient donc pas de salaire durant les mois restants. Nous n’avions pas de vaches, juste un mouton, une chèvre et trois poules. Et lorsque que mon père a contracté la tuberculose – il est resté deux ans et demi dans un sanatorium –, les assurances sociales n’existaient pas. Nous pouvions compter sur l’aide des villageois. Il arrivait aussi à mes parents de rendre des services. Par exemple en rédigeant une lettre pour un voisin en conflit avec un avocat de Sion. Du coup, quand un cochon était tué, nous recevions une côtelette. Pour résumer: le village vivotait. Certaines formes de solidarité ont survécu. On ne prête plus son mulet, mais on donne des coups de main. Et on ose en demander. Tout n’est, heureusement, pas encore monétarisé.

Comment êtes-vous devenu prêtre?

– A l’époque, le sacerdoce était l’idéal le plus élevé auquel on pouvait aspirer. Dans le village, on me considérait comme un élève doué et, comme j’étais un enfant de chœur plutôt pieux, je me suis naturellement orienté vers la prêtrise. Avec les efforts et les renoncements que cela implique: faire son balluchon, quitter son chez-soi pour l’internat à 10 ans, prendre le train pour se rendre dans la Broye, à côté d’Estavayer-le-lac. Jamais je n’ai été forcé dans mes choix: j’ai donné mon adhésion à 10 ans, je l’ai renouvelée à 16 ans, puis à 24 ans, même si je savais que l’Eglise n’était pas un océan de sainteté.
J’ai obtenu ma maturité fédérale à 16 ans et demi, mais j’étais trop jeune pour entrer au noviciat. J’ai donc travaillé un an au Locle, dans une usine Tissot, suivant une formation en mécanique appliquée. A 18 ans, je suis allé à Fribourg, j’ai été ordonné prêtre après une année de noviciat, deux de philosophie et quatre de théologie – à l’époque, les cours et les examens étaient majoritairement en latin!

Pourquoi avoir quitté le ministère?

– J’ai vécu en première ligne Vatican II et mai 68 à travers la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) et les syndicats d’étudiants naissants à Fribourg et je me suis beaucoup intéressé à l’œcuménisme. Quand je suis devenu prêtre, à 24 ans, je me suis engagé selon les règles de la congrégation à laquelle j’appartenais (les missionnaires de Saint François de Sales) au service de l’éducation des plus défavorisés. Nommé professeur d’économie au collège de Florimont (Genève), j’avais pour mission de rendre cette école accessible aux plus démunis.
Est arrivé le tournant de 1970, que j’ai vécu comme un retour de balancier par rapport à Vatican II. A partir de ce moment, on nous a dit de servir et de former les élites. Je me suis retrouvé face à des adolescents qui recevaient jusqu’à 500 francs d’argent de poche par semaine: c’est là que j’ai décidé de donner ma démission.
D’autres ont été, comme moi, déçus par les nouvelles orientations au sein de la hiérarchie catholique. Quand j’étais aux études, la faculté de théologie comptait environ 600 étudiants. Ils élisaient un comité pour les représenter: des 18 représentants que j’ai connus, plus aucun ne fait partie de l’Eglise aujourd’hui.

Comment voyez-vous l’Eglise, aujourd’hui?

– Les prêtres avec qui je discute se plaignent beaucoup, disant qu’ils ne sont pas écoutés. Quand je lis dans le bulletin paroissial: «Nouveau prêtre à tel endroit», il s’agit en fait soit d’un vieillard, soit d’un curé étranger. Nous assistons jour après jour à l’échec de ceux qui tentent de faire évoluer les choses. Je ne vois pas quelles sont actuellement les forces porteuses d’une alternative. Quels seraient les trois laïcs ou prêtres de Suisse romande que vous enverriez à Rome si un concile Vatican III devait avoir lieu?

Après la prêtrise, vous vous êtes tourné professionnellement vers le social...

– J’avais la possibilité d’étudier à l’Ecole de Francfort (célèbre institut de sociologie dont le philosophe Theodor W. Adorno est l’une des grandes figures, ndlr), mais la tradition religieuse dans laquelle j’avais baigné m’a poussé à me diriger vers le social, qui était à l’époque un domaine méconnu et peu valorisé. C’est ainsi que je suis devenu le premier professeur à plein temps de l’Ecole Pahud, aujourd’hui Ecole d’études sociales et pédagogiques à Lausanne. J’avais depuis longtemps une activité très concrète sur le terrain, comme avec Caritas. J’ai pu transmettre mon expérience aux autres en formant des travailleurs sociaux – dont plusieurs prêtres «défroqués».

Durant votre longue carrière universitaire, vous vous êtes penché sur la vieillesse. L’espérance de vie a fortement augmenté ces dernières années: progrès ou malédiction?

– On nous rabâche depuis 1947 que l’AVS nous conduira à la ruine. Ça n’est jamais arrivé. Et je trouve injuste qu’on prétérite les jeunes d’aujourd’hui au nom d’une peur irrationnelle. Nous connaissons tous l’image censée illustrer le problème du déséquilibre entre la population active et les retraités: d’un côté, huit jeunes supportent le poids d’un vieil homme assis sur un bouclier qu’ils tiennent au-dessus de leur tête, de l’autre, un ou deux pauvres bougres plient sous la même charge.
Mais on oublie que les huit personnes d’avant étaient des gringalets comparés aux deux malabars qui soutiennent le bouclier aujourd’hui: il y a certes moins de gens actifs qu’auparavant, mais la productivité et les compétences technologiques ont énormément augmenté! On compare des choses qui ne sont pas comparables. Notre société a les moyens d’assumer ce cadeau qu’est la longue vie.

Pour vous, l’augmentation du nombre de personnes âgées ne pose donc pas problème?

– Il est vrai que l’augmentation de l’espérance de vie a changé les choses. Nous vivons plus longtemps, c’est très bien, et il est normal de réajuster nos politiques sociales. Il faut comprendre que parler des «vieux» ne veut rien dire: c’est un monde éclaté qui recouvre des disparités économiques graves et de plus en plus lourdes. Par contre, si on prend les «vieux» en tant que paquet, on remarque que ce sont eux qui concentrent le plus de richesses, particulièrement au niveau de la fortune. Il y a donc une redistribution à organiser dans deux directions: d’un côté pour réduire les inégalités sociales entre personnes âgées, de l’autre pour les réduire entre ce groupe et les jeunes ainsi que les familles avec enfants. Corrigeons le tir pour ne pas trop tirer sur la corde de la solidarité entre générations.

Qu’est-ce qui fait la beauté de la vieillesse?

Il n’y pas de vieillesse. Juste une période que l’on sait de plus en plus longue qui s’offre à nous et à laquelle il faut donner vie et contenu. Et comme disait Luther: «Si j’apprenais que la fin du monde est pour demain, je planterais encore un pommier».

Recueilli par Cédric Reichenbach

 

 

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