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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 13 Septembre 2012 00:00
 

Genève en 1535

La dernière nuit des clarisses

Le 29 août 1535, les clarisses de Genève décident de quitter leur couvent. La chronique de l’époque a gardé le souvenir des discussions et des larmes qui ont précédé ce départ dû à la Réforme.

2012-37-37APeu nombreux sont ceux qui savent que le bâtiment du Palais de Justice de Genève, à la place du Bourg-du-Four, bâtiment à l’architecture lourde et un peu prétentieuse telle qu’on l’aimait au 19e siècle, a été construit sur l’emplacement d’un couvent de sœurs clarisses. Un couvent dont l’existence fut brève: fondé dans le dernier quart du 15e siècle, il quitta Genève pour Annecy au moment où la ville accueillait de gré ou de force la Réforme. Les clarisses y restèrent jusqu’en 1793: elles avaient pu survivre à la Réforme, mais elles succombèrent à la Révolution française.

La fin de ce petit monastère des filles de sainte Colette – les premières sœurs du Bourg-de-Four venaient des monastères de Poligny, Vevey et Orbe qui avaient été fondés par sainte Colette de Corbie, l’une des réformatrices des clarisses – est assez bien connue grâce au récit d’une des abbesses du monastère, sœur Jeanne de Jussie. Sa chronique fut éditée au 17e siècle et popularisée sous le titre polémique et plus que fantaisiste de Levain du calvinisme. Fantaisiste, puisque Calvin n’arriva à Genève que l’année qui suivit le départ des sœurs. La dernière édition qui en a été faite il y a quelques années reprend le titre plus exact et plus simple de Chronique.

Ce récit raconte donc le moment où Genève bascule dans la Réforme. Depuis quelques temps déjà, la vie des sœurs était devenue si difficile qu’elles finirent par demander à quitter la ville: une ville que les troupes bernoises occupaient et dans laquelle la messe avait été interdite. Les syndics de la ville se rendirent au monastère des clarisses le 25 août 1535, accompagnés d’un conseiller bernois que Jeanne de Jussie qualifie de «gros pharisien vêtu de velours» – la gravité de l’heure n’empêchait pas l’humour genevois.

Querelle d’habits

2012-37-36AiSœur Jeanne rapporte le dialogue qui eut lieu entre ce conseiller bernois et l’une des sœurs: «Dieu et sa mère ne se tenaient pas reclus, argumente le conseiller, mais ils allaient par le monde prêchant en enseignant et ils ne portaient pas tel habit que vous! Pourquoi portez-vous ces simples habits de telle couleur et façon?» – «Pour ce qu’il nous plaît, répond la sœur; et pourquoi êtes-vous ainsi vêtu pompeusement de cette robe?» – «Ce n’est pas pour orgueil, mais pour mon plaisir» – «Et aussi fais-je moi, répondit la sœur. Car cette couleur me plaît et la façon comme vous la vôtre; et parce que chacun a sa liberté, gardez la vôtre, et laissez-nous la nôtre; (...) si vous ne voulez permettre de vivre en votre ville en la sorte qu’ont vécu nos bonnes mères trépassées, permettez-nous d’en sortir ensemble sans danger.» – «Mais où voulez-vous aller?», demanda le conseiller bernois. «Là où Dieu nous conduira.»

Vient ensuite le récit de la dernière nuit passée au couvent: un notaire fait l’inventaire des biens du monastère, «et cependant que ledit notaire écrivait, les sœurs se retirèrent près du cloître, disant le De profundis, prenant le dernier congé des saintes mères trépassées, les priant à mains jointes de demander et d’implorer la grâce de Dieu que ce bon couvent ne fut jamais gâté ni violé d’insolence. C’était chose pitoyable à voir et ouïr sangloter toutes ces pauvres sœurs.» La chronique ajoute que ceux qui les entendaient «se reculèrent comme épouvantés et ils frémissaient jusqu’à ce que les sœurs eurent fait leur dévotion, qui leur mouvait tellement le cœur qu’ils ne pouvaient contenir leurs larmes et sanglots piteux»

Laisser ses morts

Peu importait aux sœurs de perdre leurs biens: elles pouvaient continuer à servir Dieu partout ailleurs. La seule chose qui leur coûtait était d’abandonner leurs sœurs enterrées dans le monastère. Comme il en coûte encore à tant de nos contemporains qui doivent s’exiler d’abandonner leurs morts. J’en ai connu certains, et ils en parlaient les larmes aux yeux. Le lendemain, les sœurs quittaient le monastère à pied avec pour seul bagage leur bréviaire sous le bras, mais sous bonne garde, dans un climat de quasi émeute. «Adieu mes belles dames, leur dit le syndic qui les accompagnait, certes votre départ me déplaît. Et il disait en lui: ‘Ah Genève! A cette heure tu perds tout bien et lumière’.»

Jeanne de Jussie conclut sa chronique – et nous avec elle – en disant: «Telle fut la pitoyable sortie des pauvres sœurs religieuses de leur couvent et de la cité de Genève, qui fut ce même lundi jour de la saint Félix, le 29 d’août 1535 à cinq heures du matin.»

Bernard Hodel

 

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