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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
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Articles 2015 - A la Une
Jeudi, 16 Avril 2015 00:00

Culture

«L’ambivalence morale hante les séries TV»

 

C’est l’un des phénomènes culturels les plus marquants de ces quinze dernières années: les séries télévisées ont gagné en ambition artistique, mais en développant un goût ambigu pour le mal, analyse le sémiologue Vincent Colonna dans un essai pertinent.

2015-16-26A«Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film», disait Alfred Hitchcock. Cet axiome du maître du suspense, il faut le comprendre en termes de complexité: plus le méchant sera riche en ambiguïté, plus le propos de la fiction captivera. Ce précepte a été pleinement assimilé par les créateurs, les fameux showrunners, et les scénaristes des séries télévisées contemporaines. Cela révèle des modifications à l’œuvre dans la culture occidentale, estime Vincent Colonna.
Ce sémiologue, consultant et romancier français, qui signe des polars remarqués sous le pseudonyme de Barouk Salamé, pose une foule de questions dans un essai original, L’art des séries télé. L’adieu à la morale. Entretien dans un café de Ménilmontant, quartier populaire de Paris.

L’évolution des séries TV va de pair avec une «séduction du mal». Est-ce vraiment nouveau?

Vincent Colonna: – Le phénomène est récent. Il a commencé dans les années 1990. L’inventivité extraordinaire de Twin Peaks (1990-1991) le préfigure. Mais le tournant a lieu autour de l’an 2000 avec le succès des Soprano. Un mafieux italo-américain dépressif, Tony Soprano, devient attachant alors que le téléspectateur sait pertinemment que c’est un tueur. Le succès artistique et commercial est total. Diffusé en 2007, le dernier épisode des Soprano a fait la une du New York Times – inimaginable dix ans auparavant... – et drainé 12 millions de téléspectateurs!

Mais les «salauds» existaient avant Tony! Par exemple J.R. dans Dallas, un succès planétaire des années 1980.

– Les visages du mal étaient présents, mais pas mis en avant comme maintenant. Quand on regarde Dallas, on sait que J.R., bien qu’il soit l’un des personnages principaux, n’est pas une figure d’identification positive. C’est son frère Bobby et sa femme Pamela qui sont les «gentils». Le téléspectateur s’en rend bien compte.

Ce goût du mal serait inédit. Mais il existe ailleurs dans la fiction, par exemple dans le roman?

– Bien entendu. La littérature s’intéresse au mal, à l’ambiguïté morale, depuis longtemps. La complexité est son affaire. Mais son exploration des zones d’ombres et des interdits n’a pas le même impact que celui du cinéma ou du petit écran. Le marquis de Sade n’a jamais été lu par des millions de personnes! Par définition populaire, la série s’adresse au plus grand nombre. Or, dans mon enquête, je me suis rendu compte que 75% des héros des séries de, grosso modo, ces vingt dernières années sont des personnages au mieux ambigus, au pire maléfiques. C’est le signe d’un bouleversement profond.

Un bouleversement?

– Oui. D’abord, rappelons l’évolution purement artistique des séries. On a assisté à un saut quantique en termes de qualité. Les méthodes de narration se sont complexifiées. L’écriture a gagné en audace. Les séries se permettent des choses que le cinéma n’offre pas ou plus. Ensuite, elles contribuent à faire sauter le cadre classique, héritier du 19e siècle, entre «haute» et «basse» culture, culture légitime (élitiste) et culture guère valorisée (populaire): on ne peut plus ignorer ou mépriser les séries comme certains intellectuels le faisaient il y a trente ans, leur valeur est indubitable! Enfin, on peut se demander si l’ambiguïté de ces héros, leur amoralité ou leur immoralité – outre le fait qu’elle est un miroir tendu à notre humanité faillible –, n’est pas le symptôme d’une évolution significative des sociétés occidentales.

C’est-à-dire?

– On dirait que la conscience morale, le fait d’opérer un distinguo entre le bien et le mal, est en train de céder beaucoup de terrain à une sorte de conscience générale plus préoccupée par l’aspect juridique de nos vies. Les héros des séries agissent de façon contradictoire, intéressée ou malfaisante tant qu’ils ne sont pas pris dans les rets de la justice. C’est ce qui fascine les téléspectateurs: les seules limites de ces héros/antihéros, souvent très individualistes, sont celles de l’Etat de droit qui, rappelons-le, est le summum de la modernité occidentale. Le droit régit tout. Et, dans les faits, on assiste à une judiciarisation des sociétés sur le modèle américain.

Une judiciarisation de la société?

– Ce n’est pas innocent: ces séries sont majoritairement américaines, mais leurs codes ont été repris par les Anglais, les Scandinaves, maintenant les francophones. J’y vois le reflet d’un changement majeur. La norme morale a moins d’importance que ce que le droit promulgue. On parle plus des droits de la personne, qui renvoient à la sphère individuelle et privée, que de l’éthique qui tente de définir un cadre public, un sens collectif. La conscience morale de demain sera-t-elle uniquement judiciaire? Les séries disent beaucoup de notre imaginaire et de nos aspirations. Elles agissent comme des révélateurs.

Etes-vous pessimiste?

– Chaque génération se reconfigure. On ne peut pas dire: «C’était mieux avant». Mon analyse n’est pas nostalgique ou réactionnaire. En prenant du recul, je me demande si l’on n’assiste pas à une révolution culturelle. Le livre domine depuis la Renaissance, mais il n’a plus la même aura. Les médias traditionnels s’écroulent. Et le numérique gagne toutes les sphères de la société...
Nous n’en sommes qu’aux prémisses d’un changement majeur. Les séries en sont peut-être un signe avant-coureur. Regardez notre rapport au temps: le suspense des séries, qui jouent sur la rétention d’information, n’est-il pas le miroir inversé d’un monde saturé d’infos? Au-delà de l’addiction, des téléspectateurs peuvent rester des heures à regarder une série. C’est un phénomène de compensation: une recherche de stabilité et de proximité avec un personnage fictif alors que dans le monde réel tout est discontinu et éclaté.

Ce phénomène est-il mondial?

– Pas exactement. Cette négativité, ce côté sombre des séries, n’existe de façon aussi poussée que dans les sociétés occidentales qui sont des sociétés protégées. Il y existe bien entendu des crimes et de la pauvreté, mais ce n’est pas comparable avec ce que peuvent vivre les gens dans les pays en voie de développement. On constate que les telenovelas, qui représentent 75% des séries produites dans le monde, que ce soit au Brésil, en Colombie, au Mexique ou en Inde, ont encore à cœur de promouvoir des héros positifs avec un ratio inverse à celui d’Amérique du Nord ou d’Europe.
Ces sociétés du Sud n’ont pas le luxe de se faire peur avec des héros malveillants. Elles leur préfèrent des figures rassurantes. La perspective change beaucoup quand vous vivez dans un pays où la sécurité sociale et la retraite sont embryonnaires ou inexistantes, où la vie est incertaine et fragile. On constate cependant que ces telenovelas intègrent peu à peu des mécanismes de narration plus complexes. Par conséquent, elles gagnent aussi en qualité, mais conservent une spécificité.

Recueilli par Thibaut Kaeser


*Vincent Colonna, L’Art des séries télé. L’appel du happy end (tome 1) et L’adieu à la morale (tome 2) (Payot, deux fois 400 pages).


Ces antihéros sont-ils des salauds?

Si Vincent Colonna devait recommander cinq séries, il choisirait celles-ci: «Oz (1997-2003) parce qu’elle est la première à se dérouler en milieu carcéral et parce que ses personnages, tous négatifs, sont néanmoins travaillés par la rédemption, un besoin de salut religieux. Six Feet Under (2001-2005) a osé parler de la mort et casser les codes classiques de la narration en privilégiant la lenteur, la chronique, une fibre littéraire. The Wire (2002-2008) est le démontage prodigieux d’une ville, Baltimore; chaque saison aborde un aspect de sa vie: crime et police, port et classe ouvrière en déshérence, conquête de la municipalité, jeunesse et éducation, presse mise à mal. Breaking Bad (2008-2013) a fait d’un enseignant en chimie frappé d’un cancer un baron de la drogue: c’est une métaphore de la crise, de l’Amérique ‘d’en bas’ qui survit comme elle peut. Mad Men (2007-2015) est une série historique qui décortique les mécanismes de la publicité sur lesquels repose la société de consommation; en parlant de l’usurpation d’identité, de l’imposture à travers le personnage principal, Don Draper, elle donne, sous l’aspect glamour et vintage des années 1960, une vision beaucoup plus dure et réaliste de cette époque».

Mise à jour le Jeudi, 16 Avril 2015 13:53
 

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