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top news photography Fernand Melgar à l'école des enfants imparfaits

Albiana est trisomique, Léon autiste, Kenza ne peut pas se tenir droite: tout ce beau monde fait sa rentrée scolaire sous la caméra de Fernand Melgar. Le documentaire A l’école des philosophes est une ode à la vie quand elle prend des chemins de traverse. Il arrive à la terrasse du café derrière des lunettes de soleil. «Je ne me prends pas pour une star; c’est juste que j’ai dû mettre des gouttes dans les yeux», assure Fernand Melgar. Le cinéaste vaudois s’excuse d’ailleurs pour ses cinq minutes de retard. Habitué des polémiques, l’auteur de Vol spécial et du psychodrame autour du deal de rue à Lausanne ce printemps parle de son dernier film, A l’école des philosophes. Un documentaire sur une classe de cinq enfants «différents» atteints de handicap mental à Yverdon: un sujet a priori moins coup-de-poing. A priori. Pour en savoir plus...
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Articles 2015 - A la Une
Mercredi, 30 Septembre 2015 00:00

Christophe Büchi

«Notre langue nationale, c’est la médiation»

Longtemps correspondant de la Neue Zürcher Zeitung en Suisse romande, le journaliste et essayiste Christophe Büchi s’intéresse à la relation complexe entre Romands et Alémaniques. A l’approche des élections fédérales, c’est l’occasion de réfléchir à l’identité helvétique.

2015-40-13ACrise de la zone euro, franc fort, vote du 9 février 2014, immigration, réfugiés syriens et érythréens, rente AVS... Ces sujets font débat durant les élections, mais pas la question linguistique, pourtant essentielle au lien fédéral. Un bien ou un mal?

Christophe Büchi: – Plutôt un bien. Cela signifie qu’elle ne pose pas de problème fondamental. Même si on en parle de façon récurrente: ces derniers temps, c’était lié à la place de l’enseignement du français dans les écoles primaires alémaniques; le français a été supprimé en Thurgovie en 2014, il a en revanche été maintenu à Nidwald en mars. Cela peut sembler étonnant, mais la question linguistique n’est vraiment thématisée en Suisse que depuis une trentaine d’années.

Trente ans, pas plus?

– Pour les pères fondateurs de la Suisse moderne, les radicaux de 1848, il allait de soi que la Suisse fût un pays multilingue, avec l’allemand, le français, l’italien et le rhéto-romanche, bien que ce dernier ne fût reconnu comme langue nationale qu’en 1938. De plus, il n’y a jamais eu de volonté d’assurer la domination d’une langue et de reléguer, voire d’exclure les autres.
En outre, les divergences d’opinion politique n’ont jamais complètement épousé les clivages linguistiques, ce qui a assuré une "paix des langues", certes avec des hauts et des bas, mais une paix durable quand même. En 1847, pendant la guerre du Sonderbund, qui a ouvert la voie à la fondation de l’Etat fédéral, on trouvait des cantons romands et des cantons alémaniques à la fois dans le camp libéral, qui a gagné la guerre, et dans le camp catholique conservateur, qui a perdu. Le chassé-croisé linguistique et politique a permis de neutraliser les divergences potentiellement explosives.

Mais on parle souvent du Röstigraben suite à des votes qui coupent la Suisse en deux!

– C’est vrai. On l’a notamment dit lors du «dimanche noir», le 6 décembre 1992, quand les Suisses ont refusé par 50,3% de non d’entrer dans l’Espace économique européen (EEE) et que tous les cantons romands plus les deux Bâle ont été dans le camp du oui. La participation avait atteint un taux record de 78%, le plus haut depuis la votation sur l’AVS en 1947 (ndlr: 79% de oui, 87% de participants).

On rêve aujourd’hui à de tels taux de participation...

– En regardant rapidement la carte des votes, la Suisse apparaissait divisée en deux blocs, on a d’ailleurs parlé du «fossé de 1992»! Mais la
situation n’était pas aussi tendue que durant la guerre de 1914-1918: à cette époque, les Romands et les Tessinois étaient massivement en faveur de la France et de l’Angleterre alors qu’une partie des Alémaniques avaient de la sympathie pour l’Allemagne de Guillaume II.

C’était autrement plus grave!

– Bien entendu. Pour revenir à 1992, si l’on analyse les résultats de plus près, on se rend compte que les centres urbains alémaniques, avec en tête les villes de Zurich, Berne et Bâle (qui ont dit oui), avaient une sensibilité plus proche de celle des Romands. Le clivage – on le voit encore mieux ces dernières années – s’opè­re plus entre les villes et les cam­pagnes. Les points de friction se situent plutôt à ce niveau.

Mais alors pourquoi parle-t-on plus ouvertement de la question linguistique depuis une trentaine d’années?

– Dans les années 1960, on parlait partout de décolonisation et d’identité culturelle, c’était dans l’air du temps. Les Québécois faisaient leur «révolution tranquille», les minorités (Bretons, Wallons, etc.) se réveillaient. La question jurassienne agitait aussi les esprits. Certains Romands témoignaient leur sympathie aux indépendantistes jurassiens, pour lesquels la défense de la langue était vitale. Il en est resté des traces. Mais depuis cette époque, on observe une détente.

Quelle détente?

– Dans les années 1990, la crise économique a touché la Suisse romande. Mais dès le début des années 2000, «le miracle lémanique», associé au boom de l’horlogerie dans l’Arc
jurassien, a changé la donne. L’Arc lémanique a connu une croissance extraordinaire, le succès d’Alinghi symbolisant cette reprise spectaculaire. De fait, à Zurich, on ne parle plus avec la même condescendance des Welches que dans les années 1980-1990.

Et l’Europe là-dedans?

– L’europhilie qui animait les Romands, incarnée par le militantisme de L’Hebdo en faveur de l’Union européenne, s’est considérablement étiolée. Il n’existe plus de grande figure d’identification à l’idée européenne – par exemple un Jean-Pascal Delamuraz sur le plan national et un Jacques Delors sur le plan international – et la crise de la zone euro depuis 2008 n’a pas arrangé les choses...

«Le malaise romand» n’aurait donc pas de raison d’être?

– Le fait qu’il existe une majorité alémanique (63,5% d’habitants) et une forte minorité francophone (22,5%) provoquera toujours des frictions. Mais elles sont corrigées par le pragmatisme qui anime la culture politique helvétique. Le souci de conserver un équilibre entre Romands et Alémaniques interdit au «mariage de raison» contracté par la Suisse de dégénérer en divorce passionné ou en conflit frontal, comme en Belgique entre Flamands et Wallons. Il y a davantage de raisons de s’inquiéter pour le Tessin.

Le Tessin? Comment ça?

– Il y a un vrai malaise avec le Tessin. A l’inverse des vallées italophones des Grisons, solidement arrimées à leur canton, on observe un décrochage du Tessin d’avec le reste de la Suisse depuis vingt-cinq ans, soit une génération, ce qui est déjà beaucoup.
Historiquement, le Tessin a une économie faible. Autrefois, beaucoup de Tessinois émigraient, les enfants pauvres étaient «loués» en Italie... Après-guerre, le tourisme et la place financière, pas toujours «propre», ont été privilégiés. Mais le tissu industriel local est fragile et les PME craignent la concurrence des entreprises lombardes et piémontaises. En proie à une fièvre anti-frontaliers, le Tessin se sent cerné, peu appuyé par la Berne fédérale et les autres cantons.

A raison?

– En partie. N’oublions pas que l’italien (8,1% des Suisses sont italophones) se porte assez mal, ce qui est dommageable pour l’unité nationale. Le malaise identitaire du Tessin est aussi entretenu par lui. Il faut assumer ses responsabilités, le choix de ses votes. La Lega, qui ressemble beaucoup au phénomène MCG à Genève, incarne la perpétuation de ce malaise sans y apporter de solution. Cela n’est ni sain ni constructif.
Certains analystes ont parlé de Röstigraben lors du vote de février 2014 contre l’immigration de masse. Mais c’est le Tessin qui a fait basculer le vote! C’est un Sonderfall dans le Sonderfall. J’estime qu’il faudrait un plan d’urgence pour le Tessin afin d’éviter qu’il ne s’enferme encore plus dans son isolement. Par exemple en favorisant le tertiaire et la formation. Je ne suis pas certain qu’un deuxième tunnel du Gothard favoriserait son développement. Les politiciens locaux doivent être plus créatifs, il faut lancer des idées, des projets! Mais, hélas, le Tessin est le grand absent des élections fédérales.

Vous avez évoqué l’unité nationale. Au fond, quel rôle jouent les langues dans le lien fédéral?

– L’identité suisse n’est pas basée sur l’unité linguistique, ethnique ou religieuse, sur une vision monolithique de la nation. S’il existe une «suissité», elle réside dans l’acceptation de notre diversité. Et cette diversité implique le caractère plurilingue du pays. Le multilinguisme est une idée suisse par excellence! Cette réalité frappe souvent les observateurs étrangers qui y voient une grande richesse, richesse qu’à mon avis nous n’exploitons pas assez. Nous devrions par exemple beaucoup plus stimuler les échanges linguistiques à l’intérieur du pays.
J’aime rappeler la phrase de l’écrivain et sémiologue italien Umberto Eco: «La langue de l’Europe, c’est la traduction». Je crois que la spécificité suisse, son génie en quelque sorte, c’est la médiation entre ses diverses parties dans un esprit démocratique. Dans cette optique, les quatre langues nationales jouent un rôle de passeuses et de ciment fondamental.

Recueilli par Thibaut Kaeser

2015-40-12ARegard pertinent sur la Suisse
Né en 1952 à Fribourg, originaire de Thurgovie mais ayant également des racines tessinoises, le Lausannois d’adoption Christophe Büchi a été correspondant de la prestigieuse Neue Zürcher Zeitung en Suisse romande de 2001 à 2014. La première édition de Mariage de raison a rencontré un beau succès en 2001. La lecture de cette seconde édition, augmentée et enrichie du fait du laps de temps écoulé (quinze ans, ce n’est pas rien), est aussi revigorante que la première si ce n’est plus.
Balayant large, avec précision et un sens aigu des nuances, l’essayiste évite sans peine le caractère injuste du pamphlet et les œillères idéologiques pour raconter, sur la base d’une assise historique fondée, la relation multiséculaire entre Alémaniques et Romands sans oublier les italophones et les Romanches. De fait, il touche du doigt la complexité de la mécanique helvétique qui, sous sa plume avisée, apparaît dans sa réalité organique. Avec ses contradictions fructueuses, ses richesses, ses impairs, et surtout avec son grand potentiel que chaque Suisse devrait mieux exploiter. Un ouvrage que tout citoyen doit lire au moins une fois dans sa vie. Avant de le transmettre à ses amis, étrangers comme suisses.

Christophe Büchi, Mariage de raison. Romands et Alémaniques: une histoire suisse (nouvelle édition) (Zoë, 448 pages). En vente à l’Echo Magazine au prix de Fr. 30.– + frais d’envoi. Tél: 022 593 03 03. Email: Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .

Mise à jour le Mercredi, 30 Septembre 2015 13:55
 

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