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top news photography Les portraits de Dame Helvetia

Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
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Articles 2016 - A la Une
Jeudi, 21 Avril 2016 00:00

Education

Ils préfère l'école à la maison

Depuis cinq ans, deux fois plus d’élèves étudient à domicile en Suisse romande. Prise en compte du rythme de l’enfant, découverte du monde en dehors de la salle de classe: le modèle séduit toujours plus de parents.

2016-16-12AA genoux sur une chaise, Circé, 10 ans, colle son œil à la loupe. «C’est beau, une orchidée vue de près!» Il est 14h; la fillette n’est pas en classe, car elle suit l’école à la maison. Une «école» plutôt informelle: son petit frère de six ans est occupé dans sa chambre à étudier le fonctionnement des sous-marins, la grande de 13 ans promène les chiens et l’aîné de 15 ans, Sylvain, se joint à la conversation dans l’appartement familial de Collex, dans la campagne genevoise.
«Je prends des moments en tête à tête avec chacun d’eux pendant la semaine, détaille Hélène Keller, la maman, en montrant un plan hebdomadaire. A côté de ça, ils ont beaucoup de travail à faire seuls.» Et une bonne partie de l’apprentissage se déroule dehors, dans la nature, les parcs et les musées, pour que les enfants découvrent le monde par eux-mêmes – la grande idée de l’école à la maison.
D’après les leaders du mouvement, le homeschooling connaîtrait un véritable boom en Suisse romande. Près de 370 petits Romands sont actuellement scolarisés à domicile, un chiffre qui a doublé en cinq ans. Et qui pourrait être supérieur dans les faits, certains parents échappant au radar des autorités, comme l’indiquait déjà un rapport vaudois en 2009. C’est dans ce canton, moins restrictif que d’autres, que se situe l’essentiel de l’augmentation: les homeschoolers y ont quadruplé ces dernières années (voir encadré ci-dessous).

Biscuits sans gluten

En cause, HarmoS et l’introduction en 2012 de la scolarité obligatoire dès 4 ans, un âge jugé trop précoce par certains parents; la facilité d’accès au matériel pédagogique grâce à internet; et le développement des réseaux sociaux, qui permettent aux parents de s’entraider. Cinq associations cantonales d’«instruction en liberté» ont ainsi vu le jour en 2015.
Qui sont ces partisans d’une autre école? Le 3 mars, la conférence du chercheur québécois Thierry Prado, figure de proue du mouvement, attirait une centaine de personnes à Genève. Un public composé en bonne partie de trentenaires au look un peu bohème, jeunes ou futurs parents causant biscuits sans gluten et jardinage urbain. Certains pratiquent déjà l’école à la maison, d’autres y réfléchissent. Pour Jesse, 42 ans, cheveux longs, c’est sûr: sa fille de trois mois n’ira pas à l’école, ce «système industrialisé qui ne laisse aucune place à l’individualité de l’enfant». S’il le faut, l’ex-enseignant déménagera sur Vaud, un canton plus conciliant que Genève.
La rigidité du système éducatif revient constamment chez les parents rencontrés. «Pourquoi met-on les enfants par paquets de vingt juste parce qu’ils ont le même âge alors qu’ils se développent à des rythmes différents?, interroge Hélène Keller. Ils ne parlent pas tous au même moment, mais tous devraient apprendre la division en même temps.»

Le creuset des valeurs

2016-16-11AC’est paradoxalement pendant ses études en sciences de l’éducation que la mère de famille est devenue critique. « L’école a un discours très positif sur elle-même. Elle serait le creuset des valeurs, de la socialisation, elle servirait d’ascenseur social... Mais à y regarder de plus près, on découvre qu’elle reproduit très bien les inégalités et qu’elle trie – et donc exclut – les élèves. Non que les profs soient méchants! Mais c’est inévitable dans un système qui gère autant d’enfants. L’école n’est pas un lieu horrible, ce n’est pas la mine, mais ce n’est pas non plus ce qu’on nous vend.»
July Anderfuhren ne dit pas autre chose, elle qui enseigne à l’école enfantine. «Je passe mon temps à casser mes élèves!, soupire-t-elle devant un café à la gare de Vevey. ‘Arrête ça, viens ici, ne parle pas’... Comment veut-on qu’à l’adolescence, ils deviennent autonomes et prennent des initiatives?» Avec son mari Greg, qui travaille comme elle à temps partiel, elle a cherché une alternative à l’école traditionnelle à la naissance de leur deuxième fille, âgée aujourd’hui de six ans et demi. «Elle était très en avance sur le plan cognitif, mais pas sur le plan affectif. Pour moi, c’était hors de question de lui faire sauter des classes. On aurait tout misé sur l’intellect sans développer le reste.»
Le couple songe alors au homeschooling: «Ça nous permet d’aller à notre rythme. Quant au troisième, il aime mettre des robes, s’habiller en rose, il a les cheveux longs et il est très sensible. A l’école, il se ferait démolir».
L’envie que les enfants grandissent dans «la vraie vie» compte aussi. «Dans notre société, on met les handicapés chez les handicapés, les vieux chez les vieux, les enfants à l’école et les adultes au bureau, regrette Sabine Haarsma, maman d’un garçon de 8 ans. J’aime bien le mélange des générations que permet l’instruction en famille.» Comme découvrir la floraison dans la nature plutôt qu’en classe, se défouler dans la forêt et non dans une salle de gymn, étudier la géographie au bord de la rivière et pas seulement dans un manuel.
Ne consacrant qu’une heure ou deux par jour aux apprentissages formels (maths, orthographe), les homeschoolers ont du temps pour apprendre ce que l’école n’enseigne pas. Au centre Faire l’Ecole en Liberté (FEEL), ouvert par des parents en mai 2015 dans l’ancienne filature de La Sarraz, dans la campagne vaudoise, livres, jeux et matériel de bricolage sont à disposition des familles contre une cotisation mensuelle.

Des arcs et des elfes

Une quarantaine d’artisans ont leurs ateliers dans les environs. Un ciseau à bois en main, Merlin, 11 ans, travaille une latte: c’est le fabricant d’arcs – « le facteur d’arcs», corrige-t-il – qui lui a montré comment faire. «On a écrit un scénario avec les copains. Nous sommes des elfes, alors il nous faut des accessoires.» Le jeune homme compte filmer son histoire et la monter à l’aide d’un logiciel qu’il a appris à utiliser avec son papa.
Que pensent les pédagogues de cette école semi-buissonnière? «Il est clair que le homeschooling offre un plus par rapport aux classes qui doivent se faire subventionner pour la moindre sortie au théâtre, estime Andreea Capitanescu Benetti, chargée d’enseignement à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Genève. Reste à savoir si les parents ont une formation pédagogique suffisante; si ce qu’ils enseignent est basé sur la science ou sur leurs croyances; et s’ils abordent les questions comme l’homosexualité, les attentats, l’esclavage économique, les enjeux écologiques, le suicide,... Une éducation qui évite les sujets sensibles flirte avec l’obscurantisme.»

Le contrôle des cantons

De fait, le contrôle du contenu et de la qualité de l’enseignement varie d’un canton à l’autre, mais seules les branches fondamentales (français, maths, allemand,...) sont évaluées. «En général, on est satisfaits, note Michel Lapaire, conseiller pédagogique du Jura. Les enfants ont naturellement soif d’apprendre: si on leur fournit de bonnes conditions, ça se passe bien.» Lui-même n’a donné que quelques avertissements en 17 ans. Une quinzaine de situations sont «suivies de manière plus attentive» dans le canton de Vaud, explique pour sa part Serge Martin, directeur général adjoint de la Direction générale de l’enseignement obligatoire; quand des lacunes sont constatées, une deuxième visite est organisée. Il est déjà arrivé que le canton exige le retour à l’école de l’enfant si son niveau ne s’améliore pas; mais le plus souvent, les parents collaborent.
L’inquiétude des autorités concerne plutôt la socialisation. «Il y a un tas d’apprentissages que ces enfants ne font pas: vivre avec des élèves de différents milieux sociaux ou découvrir d’autres langues et cultures, affirme Jean-Claude Marguet, chef du Service de l’enseignement obligatoire du canton de Neuchâtel. Imaginez un peu: nous avons 110 nationalités à l’école publique neuchâteloise!»
«C’est un cliché de penser que les homeschoolers sont enfermés dans leur famille, rétorque July Anderfuhren, l’enseignante d’école enfantine. Ils fréquentent des enfants plus petits, plus grands, des adultes, et pas seulement la maîtresse et leurs camarades du même âge. L’autre jour, il y avait une pelle mécanique devant notre maison. Mes enfants sont allés spontanément vers le conducteur pour lui demander comment ça marchait, et ce n’était pas quelqu’un de notre milieu.»
«Un jour, on m’a demandé comment je faisais pour me faire des amis!», s’exclame la petite Circé Keller avec une moue qui montre à quel point elle juge la question absurde. «Elle fait du judo et on veille à ce qu’elle joue dehors avec les autres enfants après les cours», précise sa maman. Qui rappelle que l’école publique n’existe que depuis 150 ans: «L’humanité ne l’a pas attendue pour apprendre le vivre ensemble».
Et les adultes – souvent les mamans – qui arrêtent de travailler pour éduquer leurs enfants, ne sont-ils pas fatigués d’être toujours avec eux? «C’est une des raisons qui m’a fait hésiter au début, concède Hélène Keller. Je me demandais comment les supporter sans en faire de la chair à pâté! Mais j’aime vraiment ce que je fais. Ce qui me manque peut-être, ce sont des moments de solitude.» A en croire les parents qui ont fait l’expérience des deux systèmes, l’école à la maison apaise les relations familiales. «C’est moins stressant que quand on ne voit les enfants que quelques heures par jour, qu’il faut leur donner le bain, s’occuper des devoirs, les faire manger et les mettre au lit», confie Déborah Etienne, la maman de Merlin.

Un seul salaire

Reste que ce choix implique des sacrifices. Les familles vivent souvent sur un seul salaire: «Avec mon mari, nous avons toujours travaillé à temps partiel, explique Mical Staquet, fondatrice du centre FEEL et mère de trois enfants. Nous avons dû vendre notre maison et réduire drastiquement notre train de vie. Mais en sortant des rails, on prend ses distances avec le modèle de bonheur que la société nous propose: travailler pour dépenser». «C’est une question de priorités, confirme July Anderfuhren. On n’a qu’une voiture, on n’achète jamais de meubles neufs, on part en vacances avec nos ânes et on fait du camping. » Et les enfants ne semblent pas s’en plaindre.

Christine Mo Costabella

Un succès anglo-saxon

Née dans la contre-culture de gauche des années 1970, l’école à la maison s’est surtout développée dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis, elle concerne environ 2 millions d’enfants, en Grande-Bretagne 100’000.
Le modèle y séduit aussi des parents classés à droite qui veulent protéger leurs enfants de la violence et de la drogue à l’école ou qui désirent leur donner une éducation religieuse. En Suisse, le petit nombre de homeschoolers s’expliquerait par la qualité de l’école publique, la mentalité moins individualiste qui prévaut et, peut-être, la méconnaissance qu’ont les parents de leurs droits, avance la chercheuse Andreea Capitanescu Benetti. Ils pensent généralement que l’école est obligatoire alors que c’est l’instruction qui l’est.

Jusqu’à quel âge?

Plus les enfants sont jeunes, plus ils sont nombreux dans les rangs des homeschoolers. Ils réintègrent souvent l’école publique à partir du secondaire, le programme devenant trop complexe pour les parents ou les enfants désirant aller à l’école. D’autres vont jusqu’à la maturité en suivant des cours par correspondance.

Vaud, canton refuge... pour l’instant

Le canton de Vaud comptait 72 élèves scolarisés à domicile en 2009, 160 quatre ans plus tard et 270 cette année. Si le nombre des homeschoolers y a presque quadruplé alors qu’il est resté stable dans les autres cantons, c’est que la démarche exigée par les autorités vaudoises est simple: il suffit d’informer par écrit la direction de l’école. Un inspecteur passe ensuite une fois par an pour s’assurer des progrès de l’enfant.
Neuchâtel et le Jura connaissent des systèmes similaires, mais Genève, le Valais et Fribourg sont plus restrictifs. Dans ce dernier canton, il faut posséder un diplôme d’enseignant pour faire l’école à la maison, ce qui pousse les Fribourgeois adeptes de ce système à déménager. Vaud fait actuellement office de canton refuge, mais les parents sont inquiets: la loi sur l’enseignement privé sera prochainement révisée suite aux accusations à l’encontre d’écoles évangéliques qui enseignent le créationnisme. Ils craignent un durcissement du cadre législatif également pour l’école à la maison.

Mise à jour le Jeudi, 21 Avril 2016 06:49
 

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