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Politologue français, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, Olivier Roy est connu pour ses analyses sur l’islam. Il n’est pas insensible au fait religieux qu’il éclaire dans son dernier livre en s’interrogeant sur ce qu’il reste d’identité chrétienne en Europe. Entretien dans son bureau avec vue sur les collines toscanes. Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 27 Septembre 2012 00:00
 

50 ans de concile

Comment Vatican II a changé l’Eglise

L’historien Philippe Chenaux revient sur l’événement qui a bouleversé une Eglise qui était «comme coupée du monde réel». Le 11 octobre 1962, à Rome, commençait l’aventure du concile.

2012-39-11AL’état de l’Eglise catholique à la mort du pape Pie XII, la personnalité de son successeur Jean XXIII, le pape qui a décidé le concile à la surprise générale, les espoirs et la crise qui a suivi: l’historien Philippe Chenaux, professeur à l’Université du Latran à Rome, a consacré un livre à ce que le général de Gaulle appelait «l’événement du siècle». 50 ans après l’ouverture du concile, le 11 octobre 1962, le regard de l’historien permet de mieux saisir la portée exacte de cet événement qui a changé la face de l’Eglise catholique.

Quelle est la situation de l’Eglise catholique au moment où se décide le concile Vatican II?

Philippe Chenaux: – Quand Pie XII meurt, dans la nuit du 9 octobre 1958 à la suite d’une longue maladie, après presque vingt ans de pontificat, il laisse l’image d’une Eglise triomphante, omnipotente, omnisciente, mais en même temps repliée sur elle-même et comme coupée du monde réel. La menace du communisme athée est omniprésente. Les dernières années du pontificat contribuent à accentuer l’un des traits caractéristiques du gouvernement de Pie XII: l’exercice solitaire du pouvoir. Les évêques ne sont plus consultés; les audiences dites de tabella avec les différents responsables des dicastères de la curie romaine sont pratiquement supprimées. Dans le domaine doctrinal, on constate également un raidissement après les ouvertures des premières années sur l’exégèse et la liturgie. Le conflit avec la modernité est ancien, mais il prend un tour dramatique à la fin du long règne de Pie XII. Ceci dit, il ne faut pas oublier que ce pape sera le plus cité dans les documents du concile Vatican II.

Jean XXIII a surpris son monde en annonçant le concile en 1959. Sait-on comment lui est venue cette idée? A-t-il été soutenu par la curie ou bien a-t-il dû l’imposer?

2012-39-10A– L’idée de convoquer un concile destiné en quelque sorte à terminer l’œuvre du premier concile du Vatican n’était pas nouvelle. Aussi bien Pie XI que Pie XII y avaient songé, mais ils n’avaient finalement rien décidé. A la différence de ses deux prédécesseurs, Jean XXIII n’a pas fait étudier la question, mais il a annoncé sa décision de convoquer un concile. C’était le 25 janvier 1959, soit trois mois à peine après son élection.

Y avait-il songé auparavant? L’idée s’était-elle imposée à son esprit au lendemain du conclave?

Lui-même parlera plus tard d’une «inspiration divine». Certains éléments de la biographique d’Angelo Roncalli plaident en faveur d’une décision longuement mûrie: ses expériences synodales à Bergame et à Venise, sa familiarité avec la tradition conciliaire des Eglises orientales (Bulgarie, Grèce), sa connaissance approfondie de l’histoire du concile de Trente. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’avait pas en tête un programme bien défini.

Le pape Roncalli a été présenté ensuite comme un pape réformateur, mais qui était-il vraiment?

– Jean XXIII n’était certainement pas un pape progressiste: cette image a été construire après sa mort et après le concile. Angelo Giuseppe Roncalli était un homme de tradition, mais pas un traditionaliste. C’était un prêtre «à l’ancienne», attaché à la grande tradition de l’Eglise même dans ses aspects les plus extérieurs et les moins essentiels comme le port de la soutane, le maintien du latin dans la liturgie, les dévotions traditionnelles, le bréviaire et la récitation du rosaire.

Pour beaucoup, Vatican II se résume à l’abandon du latin et du chant grégorien. Pour vous, quel changement majeur le concile a-t-il apporté?

– La réforme liturgique, qui trouve son couronnement dans l’abandon du latin et l’introduction d’un nouveau rituel de la messe, est certes l’aspect le plus visible du changement apporté par le concile. Mais la grande nouveauté de Vatican II est ailleurs: l’Eglise catholique ne se considère plus comme une «société parfaite», supérieure aux autres et assiégée de toutes parts par les forces du mal. Elle se veut une Eglise «servante et pauvre» à l’écoute de l’homme et de ses problèmes. Le dialogue devient le maître mot pour caractériser cette nouvelle attitude à l’égard de tout ce qui n’est pas catholique: les autres confessions chrétiennes, les religions non chrétiennes, le monde en général.

«Le concile Vatican II a dépassé ses acteurs, leur pensée, leur projet», disait Mgr Claude Dagens lors d’un récent colloque à Fribourg. Un jugement que vous confirmez?

– Lorsqu’on lit les vota (suggestions) envoyés à Rome par les évêques en 1959-60 en vue du futur concile, on a peine à imaginer ce qui s’est passé deux ans plus tard. La majorité était encore sur une ligne très conservatrice. A cet égard, la première session du concile a été déterminante. Il y a d’abord eu le discours d’ouverture de Jean XXIII, puis le renvoi de l’élection des commissions. C’est à ce moment-là que l’assemblée conciliaire a vraiment pris conscience d’elle-même. Les Pères conciliaires ont décidé que Vatican II ne serait pas un concile de ratification, comme le voulait la curie romaine, mais pas non plus un concile de condamnation doctrinale, comme le souhaitaient de nombreux évêques. A vrai dire, on se savait pas très bien ce qu’il allait devenir. En ce sens, on peut dire qu’il a «dépassé» ses acteurs, leur pensée, leur projet.

2012-39-12AVatican II fut le premier concile médiatisé de l’histoire, avec des correspondants permanents sur place. Les médias ont-ils pesé sur les travaux des Pères conciliaires?

– Cette dimension est importante. Elle n’a, à mon sens, pas été suffisamment prise en compte par les historiens jusqu’à ce jour. Tous les grands journaux avaient leur correspondant à Rome pour la durée du concile. Certains (à l’instar d’Henri Fesquet du Monde) exercèrent une forme de magistère par leurs articles et leurs comptes-rendus très lus par les Pères conciliaires.
Le rapport de ces derniers avec la grande presse fut dans l’ensemble assez ambigu: d’une part, en lisant le journal, ils ne cachaient pas une certaine irritation à voir de quelle façon étaient rapportés les débats du concile; de l’autre, beaucoup d’entre eux cherchèrent à utiliser la presse pour faire passer une idée ou même pour «atteindre» le pape.

Le concile a suscité un immense espoir. Or les églises se sont vidées, les curés sont partis. Comment expliquer cet échec apparent? Le concile n’a-t-il pas été «compris» ou bien, comme disent certains, le Vatican a-t-il étouffé les réformes et empêché le printemps de l’Eglise?

– La période de l’après-concile est une période de grave crise pour l’Eglise: crise de la foi, crise du magistère, crise du clergé, crise de la vie religieuse, crise du laïcat. Cette «crise catholique», (pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’historien français Denis Pelletier en 2002), coïncide avec la crise de la société occidentale. Comment interpréter le rapport entre ces deux crises? Faut-il incriminer le concile, comme le fera par la suite le mouvement intégriste? La réponse n’est pas simple.
Comme l’écrit le théologien canadien Gilles Routhier, la réception d’un concile est nécessairement «un temps de crise», «un temps d’épreuve», «un temps où rien n’est joué, un temps d’apprentissage».
Pour ce qui est du rapport actuel entre la curie et les évêques, je ne pense pas qu’il soit comparable à ce qu’il était sous Pie XII même si beaucoup reste à faire dans le sens de la décentralisation.

Le concile a mis en avant le rôle des laïcs. Or l’Action catholique ne semble pas avoir profité de cet événement. Que s’est-il passé?

– La crise du laïcat organisé représente un autre aspect de la crise de l’Eglise postconciliaire. En Italie, l’Action catholique, stimulée par Paul VI, a fait courageusement le choix de l’action religieuse en rupture avec la tradition d’engagement politique au bénéfice de la Démocratie chrétienne qui avait été la sienne sous Pie XII. La réforme ne suffit pourtant pas à enrayer le déclin numérique de l’association. Est-ce, là encore, la faute au concile? La crise du militantisme est, me semble-t-il, un phénomène plus général qui n’épargne pas l’Eglise. On s’achemine alors, ne l’oublions pas, vers la fin du siècle des idéologies.

Le schisme de Mgr Marcel Lefebvre et des intégristes s’est mis en place dès les années 70, mais il est resté pour l’essentiel limité au monde francophone: pour quelle raison?

– Le refus de la réforme liturgique a été à l’origine du développement, en France et d’autres pays, du mouvement de dissidence de Mgr Lefebvre qui a conduit au schisme de 1988. A ces critiques contre la liturgie sont venues progressivement s’en ajouter d’autres qui ont abouti à la remise en cause de toute l’œuvre du concile et de l’autorité pontificale elle-même. Le conflit avec Rome ne s’est donc pas limité à la liturgie, il a fini par englober toutes les “innovations” du concile, en particulier l’œcuménisme, le dialogue interreligieux et la liberté religieuse.
L’attachement à l’ancien rite donna une forte impulsion au mouvement et lui permit de recueillir, au moins au début, de nombreuses adhésions au sein d’un peuple chrétien désorienté par les innovations postconciliaires, surtout dans une France où les changements furent rapides et importants.

Les Pères conciliaires désiraient une ouverture au monde, ils espéraient que l’Eglise se fasse mieux comprendre par la culture moderne: ont-ils réussi, ont-ils échoué?

– L’ouverture au monde, la réconciliation avec la culture moderne étaient les prémisses nécessaires de ce qu’on appelle aujourd’hui la nouvelle évangélisation. Il y a certes eu des dérives et des exagérations, mais dans l’ensemble, l’Eglise est restée fidèle à sa mission. Comme l’a dit le pape Jean Paul II, le concile Vatican II reste «une boussole fiable» pour l’Eglise du troisième millénaire.

Propos recueillis par Patrice Favre


Philippe Chenaux, Le temps de Vatican II. Une introduction à l’histoire du concile, Paris, DDB, 2012, 225 p. (collection «Pages d’Histoire»).

 

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