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Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 11 Octobre 2012 00:00
 

Livre

La vie de Nonna, un silence à déplier

Véronique Gallo a accompagné sa grand-mère dans la maladie. Elle raconte cette mise au monde avec tendresse dans ce premier roman à l’écriture forte. Elle dit aussi un pays et une immigration à travers le parcours d’une femme ordinaire.

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Rien d’extraordinaire dans la vie de Nonna, septante-neuf ans, Italienne émigrée en Belgique. Des jours tissés de travail, de souffrances, de silence surtout. Qui venait recouvrir toutes les détresses d’une femme simple et sans histoires. Parce que des histoires, il ne fallait pas en faire; des questions, il ne fallait pas s’en poser: «C’était ainsi, voilà tout».

Une vie rude dont ne s’élève aucune plainte, qui conjugue au jour le jour le courage et la discrétion jusqu’à l’oubli de soi: «Subir et accepter, voilà ton credo». Si «le travail anesthésie les plus grandes douleurs», elles s’invitent sans crier gare au fil de jours bien remplis: «Ta vie n’est que service aux autres et dur labeur».

Le «silence des pauvres»

Lorsque la maladie vient mettre un terme à cette vie d’abnégation, elle s’inscrit dans l’ordre des choses. Tout au plus la souffrance instille-t-elle le doute dans des croyances «naïves et enfantines» qui «ne font plus le poids» face aux interrogations que la mort toute proche amène dans son sillage. Tout en consolidant le refus, parent du silence que Nonna, jusqu’au bout, aura érigé comme un mur autour d’elle – non pour repousser, mais pour se protéger.
C’est ce «silence des pauvres» que Véronique Gallo, qui accompagne Nonna, sa grand-mère, dans la maladie durant une année, tente de déplier au fil des pages de ce livre poignant. Le silence de toutes ces femmes d’ouvrage et de peine dont on ne parle pas et que tiennent debout la dignité et le sens du devoir – à cet égard, le parcours de Nonna est emblématique. Ce silence qui «raconte un pays, une culture, une immigration, une religion, mais une résistance aussi, un combat», souligne Gabriel Ringlet dans la préface.

Une mise au monde

2012-41-25AVéronique Gallo offre dans ce premier roman une écriture toute de tendresse et de vérité. De l’annonce de la maladie – le verdict tombe au premier chapitre: cancer des os, que Nonna accueille avec un soupir et un haussement d’épaules – à sa mort dans une chambre d’hôpital. Le texte alterne les chapitres, des épisodes du passé venant éclairer la progression de la maladie – dans le respect du cheminement accompli. Dessinant l’histoire de deux femmes que la maladie rapproche: celle qui s’en va, dont ces lignes font mémoire, et celle qui s’en vient dans une mise au monde difficile, mais libératrice qui inverse les rôles.
«Quel a été ton stratagème, si ce n’est celui du silence qui remplace les mots et des larmes que tu ne laisses couler que quand tu te crois à l’abri des regards?» Taire, enfouir au profond de soi, faire passer en frottant plus fort. Désormais, les mots remplaceront le silence.

Une vie de service

Nonna vient de la montagne, pays de taiseux: une enfance dans une famille nombreuse, une adolescence comme «femme d’ouvrage chez les riches». La guerre emporte son père et un frère – sa mère était déjà partie – alors qu’elle n’a que seize ans. A vingt-trois ans, elle épouse Mario «sans trop réfléchir» et le suit en Belgique avec une petite valise qui contient «le nécessaire», mais aussi des peurs et des doutes. Mario travaille comme ouvrier à Liège. Ce n’est pas l’eldorado: le temps est gris, l’appartement minable, la langue étrangère, son mari boit. Nonna fait des ménages. «Comment trouver sa place dans un pays où l’on ne veut pas vraiment de vous?»
Naîtront Paolo, puis Renato. Mais ni les enfants ni «la petite maison d’ouvrier que vous avez achetée à crédit» n’y font rien: Mario, de plus en plus jaloux, «boit plus que de raison», «ta vie se résume à servir ta famille». «Le plaisir et la jouissance de l’amour partagé»? Ils restent au vestiaire. Certes, il y a les petits-enfants, dont Nonna prend plaisir à s’occuper, son amie Line, les échappées à pied sur la colline de Cointe. «Qu’as-tu choisi de ta vie?»
La mort rôde, exil bien plus rude que le déracinement géographique. Elle emporte successivement Renato qui, après avoir tenté de noyer son mal-être dans l’alcool, se pend, laissant «le silence de ceux qui ont lancé toute leur vie des appels à l’aide sans avoir été entendus»; Mario, qui s’éteint dans son sommeil, offrant à Nonna de «vivre sa propre vie»; Paolo qui, licencié, se met à boire, puis divorce et que l’on retrouve sans vie chez lui. Line et Antonia, sa soeur. Toutes ces morts enfoncent Nonna dans le silence.
«Quelle force as-tu déployée pour surmonter tout ça?» Elle avait foi, Nonna. Dans le Dieu des chrétiens puis, quand le curé a refusé de célébrer une messe pour l’enterrement de Renato, en Jéhovah, «ce Dieu qu’elle a choisi pour se sauver du désespoir». La maladie s’affirmant, la vieille femme doute: pourquoi ce Dieu qu’elle aime lui impose-t-il tant de souffrances? Elle claquera à nouveau la porte – «J’ai enduré tout comme une bonne servante et c’est comme ça que Jéhovah prend soin de moi?» – pour se réfugier dans «un athéisme de déception».

Entêtement et désarroi

Sa petite-fille va parcourir avec elle la dernière étape, consciente que le «seul moyen de l’accompagner jusqu’au bout est d’accepter qui elle est véritablement»: une «femme forte et têtue» qui répétera jusqu’à épuisement les gestes de toujours. En dépit de sa promesse de la garder chez elle, Nonna s’éteindra dans une unité de soins palliatifs.
Elle «qui ne supporte pas qu’on l’aide» va, bon gré mal gré, s’en remettre aux soins attentifs de sa petite-fille qui découvre avec émotion sa fragilité, mais aussi sa colère devant le mal qui progresse. Face à ce désarroi, avoue-t-elle, «je n’ai pas les armes nécessaires pour l’aider à combattre tout ce qu’elle a enfoui en elle».
Devant les progrès de la maladie, la famille s’organise: lit médical à la maison, chambre dans un service de soins palliatifs. Rude chemin pour sa petite-fille. Qui réalise que «la pire douleur n’est pas celle qui fait hurler de mal mais bien celle qui se prolonge indéfiniment». Et elle est solide, Nonna! Est-ce pour permettre à sa petite-fille de lui rendre tout l’amour qu’elle lui a donné? Pour entendre qu’elle peut enfin s’en aller? «Tu as pu tout surmonter. (…) Tu peux partir.»
Alors, parce que «la discrétion est l’arme des pauvres», Nonna s’en va seule, une fois la porte refermée. Sa mort «prend alors tout son sens: c’était le seul moyen de te libérer de tout ce silence contenu».

Geneviève de Simone-Cornet

Véronique Gallo, Tout ce silence, Editions Desclée de Brouwer.

 

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