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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Deux
Vendredi, 04 Janvier 2013 00:00
 

Congo

Un chanoine valaisan sur la colline de Malandji

Il a quitté les rudes sommets du Valais pour les vertes collines du Kasaï, au Congo. Le chanoine Guy Luisier, de l’abbaye de Saint-Maurice, fait part de ses impressions africaines.

2013-01-32ADirecteur du collège de l’abbaye de Saint-Maurice pendant douze ans, puis curé de Salvan et chroniqueur régulier à l’Echo magazine, le chanoine Guy Luisier vient de repartir en République démocratique du Congo (RDC). Il y avait déjà vécu six mois en 2012, formant avec trois jeunes Congolais une nouvelle communauté de chanoines sur la colline de Malandji, dans le Kasaï, une région située au sud-est du pays. Nous l’avons rencontré la veille du départ.

Dans quel état d’esprit êtes-vous?

Guy Luisier: – Je réussis très bien mes séjours à l’étranger, mais je les prépare en catastrophe. Je pars cette fois-ci avec des livres et le matériel nécessaire pour monter une équipe de football.

Vous êtes impatient de retrouver le Congo?

– Je me réjouis de retrouver la communauté, car ce qu’on a vécu là-bas est extraordinaire. M’adapter là-bas a d’ailleurs été plus facile que de me réadapter ici. Le cliché de l’Occident stressé et du rythme de vie plus tranquille et sain en Afrique, je l’ai vécu dans ma chair.

Recteur d’un collège, puis curé de paroisse, enfin missionnaire en Afrique: le choc n’a pas été trop rude?

– De fait, je ne savais pas si j’allais supporter le climat. En outre, le Congo vit une terrible régression économique, politique et sociale. Mais tout a été beaucoup mieux que prévu. Je pense que j’ai une bonne capacité d’adaptation. Je m’aperçois qu’en étant ouvert, en accueillant les choses telles qu’elles sont sans vouloir plaquer ses schémas sur elles, ça marche.

Et le contact avec la population locale?

– Il faut faire crédit à l’autre de ses capacités et de ses valeurs. J’en ai fait un principe de vie. Entre deux bonnes idées, acceptons celle de l’autre. C’est à mon sens une bonne manière d’aborder l’étranger. Le plus difficile a été la misère dans laquelle vivent la plupart de mes paroissiens. Quand moi, j’ai tout ce dont j’ai besoin et que l’autre n’a qu’un repas par jour, c’est très pénible à vivre.

Lors de votre premier séjour, vous avez tenu un blog* très suivi en Suisse. D’où est venue cette idée?

– Quand je pars en voyage, j’ai toujours avec moi un carnet sur lequel je note mes impressions et je dessine. Le blog, c’était un peu mon journal intime, mon journal de voyage, une façon de donner des nouvelles et de réfléchir sur ce que je vivais.

Vous allez continuer?

– La première partie du blog sera arrêtée telle qu’elle est et elle sera peut-être publiée. Je vais continuer sous une autre forme sur le site Cath.ch.

Sur votre blog, vous dites avoir été assez dérouté par la sorcellerie, le don de coqs pour la quête et d’autres coutumes originales...

– J’ai été surpris par la forte présence de l’animisme, même en milieu très chrétien: toutes ces idées de sorcellerie, les fétiches, les incantations des sorciers. La présence de la religion «première» au cœur même d’une population chrétienne, est déstabilisante. Et six mois ne suffisent pas pour comprendre ce phénomène. Mais je n’ai pas de leçon à donner à ceux qui la pratiquent même si parfois j’en avais envie.
D’ailleurs je ne suis pas sûr que, quand ils viennent ici, les Africains ne voient pas des choses qui leur semblent bizarres dans notre manière d’être, de vivre ou de penser.

Rien de commun, donc, entre Salvan et la colline de Malandji?

– Au contraire, j’ai pu voir à quel point l’humanité est semblable partout. Y compris dans la façon de prier. Le rituel et les formes peuvent être différents, mais la foi est la même. Et les soucis, les besoins des gens sont pareils. C’est une des grandes leçons du voyage à l’étranger.

Vous n’êtes pas parti comme un missionnaire d’autrefois puisque la foi, les Africains l’ont déjà...

– C’est vrai: la Bible, ils la connaissent et ils se l’approprient souvent mieux que nous. Les diocèses sont bien structurés avec des responsables très bien formés. Ce que notre projet peut leur apporter, c’est une structure originale de vie et de prière commune. Notre vocation première en tant que chanoines, c’est de prier ensemble. A 6h45, on récite l’office du matin, suivi de la messe. On se retrouve à midi et le soir pour la prière commune. Voir des frères qui prient ensemble peut être un apport intéressant pour le catholicisme africain.

En même temps, vous travaillez à la restauration et à l’édification des bâtiments...

– Il y a trois bâtiments sur notre colline: une petite chapelle dédiée à Notre-Dame du Kasaï; une église paroissiale où tout est à refaire; la maison où nous logeons, dont une partie seulement est achevée, le reste étant en chantier. Pour la paroisse, nous avions prévu un bâtiment de deux étages avec l’église en haut et des salles en bas, mais le plancher intermédiaire n’a pas été réalisé.

Vous espérez réaliser ces travaux dans les six prochains mois?

– Oui, mais ce qui se fait en un mois en Europe peut durer huit ou neuf mois au Congo. Sur place, je vivais cela très bien. Revenu ici, je recevais des courriels sur l’avancement du chantier qui me rendaient fou. J’étais repris par la fébrilité des Européens. C’est pour cela que je me réjouis de retourner là-bas: pour vivre vraiment... Bon, là, j’exagère un peu! (rires)

Comment vous en sortez-vous financièrement?

– C’est notre grande préoccupation. Les collectes en nature nous permettent de manger, mais les collectes en espèces sont minimes. Avec une assistance de 400 personnes le dimanche, nous arrivons à collecter 4’000 francs congolais, soit 4 dollars...

Comment faites-vous?

– Sans l’aide de l’Europe, nous ne pourrions pas vivre. Pour la suite, nous disposons d’un terrain fertile, mais tout le travail est effectué à la petite houe. Il faut arriver à un meilleur rendement. Par exemple, nous avions obtenu de notre potager 300 choux qu’on m’avait envoyé vendre au marché. De très beaux choux qui nous ont rapporté... vingt francs suisses! Il faut dire que nous avions mal choisi notre moment: c’était la pleine période des choux et les prix avaient chuté.

Du côté de la foi, vous avez plus de satisfactions?

– Oui, les gens sont en demande: spirituelle et de formation. On a accueilli en juillet 80 jeunes du diocèse qui venaient se former pendant un week-end avec des conférences de haut niveau sur des sujets tels que la doctrine sociale de l’Eglise.

Le pays est instable et en guerre avec plusieurs voisins. Cela ne vous inquiète pas?

– Bien sûr. Le pays est en guerre à l’est. Au Kasaï, on ne le ressent pas parce que les gens ne sont pas informés, donc moins sensibles à la guerre que nous en Europe. Tout aussi préoccupante est la détérioration des infrastructures. L’Etat semble ne se préoccuper de rien et paie mal ses fonctionnaires: la police, les infirmiers, les enseignants. La corruption s’est développée et le peuple se méfie beaucoup de la classe politique.

Votre communauté a-t-elle été touchée par la corruption?

– Dès qu’on voyage, on est confronté à la police. Et si on ne lui donne pas d’argent, il faut attendre des heures à une barrière. Or, sur les vingt kilomètres qui séparent l’aéroport de Kananga de la mission, il y a nécessairement des barrières... Il y a aussi des gens qui viennent au nom de l’Etat imposer des taxes sur tout. Un agent est même venu réclamer une taxe sur les briques à des paroissiens qui les fabriquaient pour construire une chapelle. Ils nous ont demandé s’ils pouvaient l’emmener et l’abandonner tout nu dans la brousse. Nous le leur avons déconseillé (rires).
Par chance, nous dépendons de l’archevêque de Kananga, Mgr Marcel Madila, qui est une personnalité morale très forte dans la région. D’autant plus que l’Eglise catholique est une des rares organisations qui fonctionnent encore en RDC.

A vous entendre, on devine une joie profonde à travailler au Congo...

– Oui, tout à fait. En Europe on se demande sans cesse ce que veut dire être prêtre, si on fait ce qu’il faut dans une société qui se désintéresse du fait chrétien. Là-bas je ne me pose pas cette question: je vis ma vocation naturellement et dans la sérénité.

Recueilli par Bernard Hallet/cath.ch

 

*cath.ch/blog/unecollineaucongo

 

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