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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Deux
Jeudi, 17 Octobre 2013 00:00
 

Livre

Saint Maurice, une histoire pour aujourd'hui

Dans Avec Maurice, Guy Luisier raconte, sous forme romanesque, le martyre de saint Maurice et de ses compagnons. Pour souligner le fondement religieux de cette histoire véridique et la relire avec les yeux de notre temps.

2013-42-33AL’histoire de saint Maurice et de la légion thébaine martyrisés à Saint-Maurice vers 300 habite nos mémoires. Elle est à l’origine de l’abbaye de Saint-Maurice, née en 515 du sanctuaire élevé sur leur tombeau. Depuis 1500 ans, des chanoines y récitent l’office. Pour marquer cet anniversaire, l’un deux, Guy Luisier, a choisi de raconter le martyre de Maurice et de ses compagnons sous la forme d’un roman épistolaire en écho aux interrogations de nos contemporains. Cet ancien recteur du lycée-collège qui fut professeur de latin, de grec et de religion, aujourd’hui curé sur le secteur pastoral d’Aigle et missionnaire en République démocratique du Congo, renouvelle avec talent le regard sur Maurice.

D’où vient l’idée de ce livre?

 Guy Luisier: – Je me suis aperçu, dans le cadre de la préparation du jubilé des 1500 ans de l’abbaye de Saint-Maurice, que la bibliographie concernant le martyre de saint Maurice et de sa légion avait besoin d’être renouvelée. Les ouvrages pointus et scientifiques ne manquent pas. Par contre, dans le domaine du récit, on sent le besoin de proposer de nouvelles approches, fidèles à une tradition vivante et souple de raconter le martyre, mais intégrant les questionnements du 21e siècle.

Pourquoi avoir choisi la forme du roman épistolaire?

– Entrer dans la peau d’un protagoniste qui écrit à une personne à distance des événements permet une approche subjective de toute cette histoire. Le narrateur s’adresse à la femme dont il est amoureux: il s’investit dans le récit de manière affective et émotionnelle plutôt que journalistique et extérieure.

Comment ce livre a-t-il été rédigé?

– J’ai écrit ce roman en Afrique, dans ma mission au Congo. L’Afrique fait largement le don du temps à ses hôtes. J’ai eu du temps pour élaborer ce projet et y réfléchir. Les débuts furent assez laborieux: comment trouver l’approche et le ton les plus adéquats? Mais lorsque j’ai pu cerner mon personnage principal (Kandide, l’ami de Maurice), que j’ai pu me faufiler dans sa peau et dans son esprit, le livre a pris forme aisément.

Ce texte raconte la progression des soldats romains, et de la légion thébaine, de Lycopolis à Agaune, progression scandée par les lettres de Kandide à sa bien-aimée restée à Thèbes. Une longue marche d’approche et une tension qui devient palpable au fil des chapitres...

– Je crois qu’un martyre, même inattendu, se prépare, consciemment ou non, par un mûrissement de la vie et de la foi. Il fallait donc donner une profondeur à la crise finale. Ainsi, le cheminement de la légion de l’Egypte au Valais en passant par l’Italie permettait de construire progressivement l’histoire qui allait déboucher sur le martyre. D’autant que cette histoire est aussi une histoire d’amitié, qui demande un mûrissement!
Cette marche d’approche avait un autre but: faire entrer les personnages dans un décor réel, géographique et historique, alors que jusqu’ici on avait tendance à laisser la narration du martyre en dehors de ce que l’archéologie et la géographie historique nous disaient. Avant de rédiger ce roman, je n’avais jamais pensé que Maurice avait pu entrer dans l’amphithéâtre ou le forum d’Octodure (Martigny) comme les archéologues nous les présentent aujourd’hui!

Le fil rouge du texte est l’amitié qui lie Maurice et Kandide. Quelles en sont les caractéristiques?

– C’est l’histoire d’une amitié entre deux personnes qui sont très proches l’une de l’autre quant à leurs aspirations fondamentales, mais très différentes quant à leurs caractères et leur approche religieuse et culturelle du monde. C’est une façon de renvoyer à notre 21e siècle très hétérogène et éclaté. Nous tissons des liens d’amitié avec des personnes qui ne partagent pas nos points de vue. Dans le respect de chacun, quelque chose d’important peut se vivre. Dans ce sens, le monde de Maurice et de Kandide ressemble davantage au nôtre que celui des époques plus «homogènes» qui se trouvent entre les deux.

Au travers de cette amitié, ce sont deux visions du monde qui se dévoilent et se frottent l’une à l’autre: celle des chrétiens et celle des philosophes, à une époque de transition...

– J’ai campé un Kandide philosophe stoïcien mais en recherche, assez peu sûr de lui, ayant un énorme besoin d’être rassuré, compris et aimé.
Ce personnage est antique dans le sens qu’à cette époque, le stoïcisme était une philosophie forte et solide, très proche, par certains aspects éthiques, du christianisme montant, même s’il avait une idée du divin assez opposée à l’image de Dieu que propose la Bible. Kandide est un disciple admiratif de Marc Aurèle, empereur du 2e siècle, une des personnalités marquantes de cette école philosophique. Cette figure «païenne» avait bonne presse chez les élites chrétiennes postérieures. Il est intéressant de montrer comment deux visions du monde peuvent dialoguer en étant si semblables et si différentes.
Le personnage de Kandide est très moderne par sa façon, assez émotionnelle, de penser et d’avancer dans les péripéties de la vie. Nous avons autour de nous une élite «néopaïenne» en recherche. Il est donc intéressant de trouver des voies de dialogue et d’amitié entre le christianisme et le néopaganisme moderne. L’amitié qui se construit entre Maurice et Kandide aborde cette perspective par petites touches.

Ces visions du monde s’interpellent et se répondent dans une émulation amicale, témoins les dialogues entre Maurice et Kandide. En quoi sont-ils importants dans la progression du récit?

– Ce sont des relais-étapes dans la construction d’une amitié. Une amitié se construit par la vie partagée, mais aussi par la parole. J’ai fait en sorte que les moments de rencontre et de dialogue soient vraiment comme des paliers dans la croissance de leur amitié. C’est d’ailleurs ainsi que Kandide les conçoit puisqu’il prend le temps de les relater à sa belle dans ses lettres!

Ces dialogues, que disent-ils de Maurice?

– J’ai voulu faire de Maurice un personnage mystérieux, mais mystérieux par sa simplicité, sa candeur – qui n’est pas celle d’un orgueilleux tribun. Un homme extrêmement droit, ce qui devait plaire à un ami stoïcien.
Ce n’est pas un héros, mais un saint. C’est-à-dire quelqu’un qui a des doutes, des peurs, des colères, mais qui prie et est franc et droit dans ses chemins! Une telle personnalité ne pouvait qu’attirer, sans prêchi-prêcha. Parce que ce n’est pas nécessaire!

Il y a notamment un dialogue fort entre les deux hommes, lorsque Maurice rédige sa lettre à l’Empereur. C’est de l’échange que naît la formulation la plus exacte. Qu’est-ce à dire?

– Le christianisme est nécessairement communautaire et fraternel. C’est par le frère, la sœur, que je vais au Père. Dans le roman, chacun des deux amis fait son chemin vers la Vérité grâce à l’autre. Cela est très important pour moi: c’est une donnée de base du
dialogue entre frères chrétiens, mais aussi du dialogue interreligieux et interculturel. Ces pages parlent aussi de cela.

La conversion de Kandide est-elle historique?

– Dès les premiers récits du martyre (comme celui d’Eucher au 5e siècle), le personnage de Candide (avec un C et non un K!) apparaît comme un compagnon de Maurice. Par contre, l’idée d’en faire un soldat païen qui finit par se convertir et devenir martyr est une invention romanesque. Je l’ai osée, sachant que tous les récits qui ont précédé le mien ont modelé leurs personnages et leur histoire pour donner du relief et de la profondeur à leur message. L’événement du martyre est pour moi une histoire véridique, mais «manipulée» avec respect.

Le martyre de la légion thébaine est né d’une solidarité, non de la décision d’un homme seul. Cela modifie quelque peu la vision que l’on a de Maurice...

– A certaines époques plus stables et hiérarchiques, on a présenté un Maurice fort qui se sent le droit et le devoir de décider pour chacun de ses soldats. Nous sommes dans un autre contexte, plus démocratique, où l’on accepte moins facilement des décisions qui viennent d’en haut sans solidarité ou concertation. Or il me semble que la sainteté peut surgir dans tous les contextes. L’idée de dessiner un Maurice moins sûr de lui, plus tâtonnant, plus enclin à écouter l’avis des autres, est une façon de dire que Dieu se sert de tout pour façonner des saints. Quant à savoir ce qui s’est réellement passé dans le camp de Vérolliez au tournant des 3e et 4e siècles, c’est le secret de Dieu, que les historiens ne perceront jamais!

Quel est le sens de ce roman?

– La vie et Dieu peuvent mener des personnalités à se rencontrer, à créer de magnifiques relations qui, vécues avec droiture et vérité, peuvent conduire à la sainteté.

Recueilli par Geneviève de Simone-Cornet

2013-42-34AGuy Luisier, pasteur et passeur

Depuis cet automne, le chanoine Guy Luisier partage son temps entre le secteur pastoral d’Aigle, l’abbaye de Saint-Maurice et sa colline dans le diocèse de Kananga, en République démocratique du Congo. «Ma communauté du Congo a besoin de moi pour consolider les assises de nos projets et envisager la mise en place d’une formation pour les petits frères qui veulent rejoindre notre fondation.»
Guy Luisier est l’auteur des Carnets du Fils prodigue (Desclée de Brouwer, 2009) et d’Une colline au Congo (Saint-Augustin, 2013). En parallèle au roman Avec Maurice, édité dans le cadre du jubilé de l’abbaye de Saint-Maurice, Guy Luisier a écrit un livre qui aborde la sainteté de Maurice par un autre biais, celui de la prière et de la réflexion spirituelle: Prier 15 jours avec saint Maurice. Il paraîtra à Noël aux Editions Nouvelle Cité.

GdSC

Guy Luisier, Avec Maurice, Editions Saint-Augustin, 158 pages.

 

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