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Articles 2015 - A la Une
Jeudi, 15 Janvier 2015 00:00

Madagascar

 

Le capucin aux 79 petits-enfants

 

Stefano Scaringella vit depuis plus de trente ans à Madagascar. Il dirige l’hôpital d’Ambanja, au nord de l’île, et il a couvert une maison pour les orphelins. Ils sont 79 aujourd’hui à l’appeler «grand-père». Un destin peu banal pour un capucin!

2015-03-20ALa terrasse est fermée par des grilles couleur rouille, mais elles n’arrêtent pas les chiens errants. «Alessia, qui a laissé entrer le chien? Fais-le sortir!». Mais le chien continue sa ronde entre les tables et les nattes posées sur le sol, furetant autour des petites triplées qui attendent leur assiette de riz aux légumes. Elles sont jolies à croquer. Dans le joyeux désordre des conversations en malgache, un mot français revient régulièrement: «Grand-père». Pour toutes et tous, ici, Stefano Scaringella est le grand-père. En septembre dernier, il avait 79 petits-enfants, ce qui est beaucoup même pour des standards africains. Depuis, deux ou trois autres sont venus grossir les rangs. Des cheveux blancs en plus pour un homme qui est accessoirement fondateur et directeur de l’hôpital local et père capucin!
Moustache poivre et sel, la peau cuivrée par le soleil africain, le Père Stefano est une institution à Madagascar – il a même reçu le passeport malgache – et encore plus dans la région d’Ambanja, une ville de 50’000 habitants au nord-ouest de la grande île (quatorze fois la surface de la Suisse). Depuis trente ans, il dirige le CMC (Centre médico-chirurgical) Saint-Damien, une clinique de 90 lits et 130 collaborateurs. Comment lui est venue l’idée d’accueillir en plus des dizaines d’enfants?
L’histoire s’annonçant longue, autant s’asseoir à table avec lui. Autour de nous, les grandes filles s’occupent des plus jeunes avec une disponibilité touchante. Soit elles sont motivées par l’objectif du photographe, soit le grand-père sait y faire. «Oh, parfois je dois mettre un peu d’ordre! Mais il n’y a pas de règlement. On n’est pas à l’orphelinat ici, c’est leur maison, leur vraie famille.»

 

Une fille sur les bras

L’histoire commence quand Stefano, qui est chirurgien, opère une maman malade. Il sauve l’enfant, mais la mère meurt. A Madagascar, comme dans de nombreux pays africains, c’est le drame absolu, car la famille repose essentiellement sur les mères. Les hommes vont et viennent, semant des enfants, mais le pilier du foyer est la femme. «Je me retrouvais avec une petite fille sur les bras, continue le Père Stefano. Et elle avait besoin de soins spécifiques. Je suis allé chez le président du tribunal d’Ambanja pour la placer dans une institution, mais il m’a dit: ‘Il n’y a pas de maison comme ça ici, pourquoi n’en faites-vous pas une? ’ J’ai donc acheté un terrain en ville, bâti la maison et les enfants sont venus: 10, 20 et maintenant 79.»
A l’époque, il habitait encore dans son couvent. La direction de la maison était confiée à une des collaboratrices de l’hôpital, le Dr Félicité, aidée par des femmes de l’endroit pour la cuisine et le ménage. Mais depuis quelque temps, grand-père habite au milieu de ses petits-enfants. «Le psychologue m’a dit que mon départ chaque soir pouvait être vécu par eux comme un abandon. J’en ai parlé avec mes frères capucins et j’ai mis mon lit ici. Maintenant ce sont eux qui viennent manger chez nous chaque semaine et ils adorent ça!»
Passent justement les plats avec des insectes grillés «cueillis» sur les arbres: la tête, les ailes, les pattes sont aisément reconnaissables. Beurk! «Mais non, essaie, c’est délicieux. Bourré de protéines et pas un gramme de cholestérol!». En bouche, les petites bêtes craquent sous la dent et leur goût fait penser à des cacahouètes. Très acceptable.
Parmi les enfants, outre les triplées, d’autres sont des jumeaux et la grande majorité des filles. «Dans la brousse, explique le Père Stefano, les jumeaux sont vus comme une erreur de la nature, porteurs du mauvais œil. Si leur mère meurt pendant l’accouchement, ils n’ont aucune chance. Alors on les amène ici.» Les familles gardent les garçons, ce qui explique la surreprésentation féminine.

2015-03-21AVenus en taxi

Stefano se souvient d’un chauffeur de taxi du sud de Madagascar, à plus de mille kilomètres de là, qui croise trois enfants abandonnés au bord de la route. Le plus jeune avait dix mois. Il les charge dans son taxi brousse et les emmène à Ambanja. «Super, mais si tous les taxis font de même, où les mettrez-vous?» - «Est-ce qu’on peut dire ‘ je prends celui-ci et pas l’autre’? La maison n’avait qu’un étage, on en a construit un deuxième. Il y a toujours une solution. Mais je n’accepte que les enfants qui n’ont plus leur maman.»
Pas question non plus de les donner en adoption même si le Père Stefano a des contacts nombreux en Italie et en Suisse romande, où la demande est forte. «Ils ont perdu leurs parents et je devrais les envoyer loin de leur pays? Pour moi, ce serait leur faire la pire des injustices.»
Chaque enfant est enregistré auprès du tribunal et il en a la tutelle. Une association créée ad hoc, La Casa famiglia, contribue à leur entretien et à l’écolage, ce qui est un combat quotidien: le tiers seulement des enfants d’Ambanja sont scolarisés et l’importance de l’éducation est très sous-estimée. «Si mes grandes filles avaient autant d’énergie pour étudier qu’elles en mettent pour se faire belles, je n’aurais que des Einstein! Mais elles ne pensent qu’à danser… Vous m’entendez, les filles?»

Le petit dernier

Visiblement ému, il prend dans ses bras Marco, le dernier-né de la maison. «C’est le fils de la première fille que nous avons accueillie. Quand elle est tombée enceinte, elle a voulu accoucher ici. Le jour où Marco est né, je me suis senti vraiment grand-père.» Destin peu banal pour un capucin, décidément! Mais représentatif de son rapport avec la réalité: pour Stefano, chaque problème est une occasion et une chance. Ses premiers enfants étant devenus grands, il a décidé de les envoyer à Tananarive, la capitale, car les possibilités de formation sont trop limitées à Ambanja. Il construit donc une maison à Tana où logeront 7 ou 8 filles avec une adulte qui est elle-même une ancienne de la Casa famiglia.
En parallèle, malgré son droit à la retraite, il continue à diriger le Centre Saint-Damien: chaque matin, il prend sa voiture de fonction - en réalité un vélo-tout terrain adapté aux routes défoncées d’Ambanja - et rejoint son bureau au premier étage de la clinique qu’il a fondée en 1984. La Fribourgeoise Francine Tinguely, aujourd’hui cardiologue à la Clinique Cecil à Lausanne, a connu ces débuts héroïques. Etudiante en médecine, elle a passé quelques mois à Ambanja en 1986. «Au départ, il n’y avait qu’une léproserie, puis Père Stefano a ouvert le premier dispensaire avec un bloc chirurgical. Son énergie était communicative. Il croit tellement à ce qu’il fait qu’on ne peut que lui dire oui! Au terme de notre séjour, on voulait lui donner de l’argent, mais il nous a dit de l’aider à trouver des médicaments.»
Rentrée en Suisse avec Marius Stulz, un jeune Fribourgeois devenu ensuite assistant pastoral, Francine se précipite chez un notaire. Ensemble ils créent «Action Madagascar», une fondation active en Suisse romande pour soutenir l’hôpital d’Ambanja (www.actionmadagascar.ch). C’est une des pièces du vaste puzzle d’amitié qui s’est créé autour de cette œuvre. Chaque hiver, quand la saison des pluies ralentit les déplacements, Père Stefano vient en Europe pour garder le contact (voir encadré). Car les besoins sont énormes.

Des matelas par terre

Visiter Saint-Damien est une expérience déroutante pour qui connaît la blancheur aseptisée des hôpitaux suisses: des chambres à huit lits avec des matelas entre les lits, à même le sol. Des couvertures de couleurs vives, des sacs que les patients entassent sous les oreillers faute d’armoires. Les proches apportent la nourriture cuisinée dans la cour ou achetée dans les gargotes près de l’entrée. Des gens dans les couloirs, sur les escaliers, qui attendent en silence. «Il y a des horaires de visites, mais rien à faire, ils sont là tout le temps, certains même la nuit! Au début, avec nos critères européens, cela énerve et puis tu comprends qu’on peut vivre autrement», dit Père Stefano.
Mais les exigences médicales ne sont pas négligées. Dans le service des analyses, la responsable, Mme Jéromine, raconte avec excitation le récent passage d’un spécialiste de Fribourg, le Dr François Perriard, venu contrôler les compétences techniques. «On a transpiré comme jamais, mais c’était une excellente remise à niveau. Il voulait ses valeurs, il les a eues.».
Des généralistes suisses retraités font des séjours de plusieurs mois à Ambanja pour épauler les jeunes médecins malgaches. Faire venir des  bénévoles pour améliorer le niveau local: le Père Stefano recourt volontiers à cette méthode. Dans un couloir passent deux professeurs venus de Milan avec leurs assistants: billets d’avion, frais de séjour et matériel, ils ont tout payé de leur poche. L’un est oto-rhyno, sa collègue neurologue. Leur venue a été annoncée par la radio locale, avec un message de l’évêque invitant les familles à venir avec leurs malades. «Pour de nombreuses raisons, dont les accouchements difficiles, les cas d’épilepsie sont deux à trois fois plus nombreux que la moyenne, explique la neurologue, le Dr Maria-Paola Canevini. Mais les familles les croient possédés par des esprits mauvais et elles les envoient chez les guérisseurs ou les gardent enfermés.»

Le prix d’une bière

Le poids des préjugés, la nécessité de former les personnes «pour les aider à grandir», comme dit le Père Stefano, la confiance à créer: ces facteurs apparaissent peu à peu comme les défis majeurs du développement, plus que l’aide matérielle.  «Les Malgaches s’enthousiasment au quart de tour, c’est magnifique. Mais l’élan retombe très vite et ils préfèrent retourner chez eux, s’asseoir et attendre qu’un autre règle les problèmes à leur place. Assurer la continuité est difficile.» Une attitude qui n’est pas propre à Madagascar, mais qui pèse lourd dans un pays paralysé par les blocages politiques.
Les premières années, le Père Stefano ne faisait pas payer les consultations médicales. Puis une participation a été demandée: 4000 ariarys, soit le prix d’une bière locale dans les gargotes des environs. «Qu’un religieux demande de l’argent au lieu d’en donner, c’était choquant! J’ai dû me battre pour faire comprendre que c’était le seul moyen de développer la responsabilité des gens et d’assurer la pérennité de l’institution. Aujourd’hui, sur 900’000 euros de budget annuel, 100’000 viennent des patients, ce qui est remarquable.» Et les 130 employés de Saint-Damien sont malgaches à l’exception du directeur et d’un collègue italien.
A 66 ans, la retraite va-t-elle sonner? «J’ai prévu de réparer le moteur de ma pirogue pour aller à la pêche. Mais je sais que tout ceci existe parce qu’un autre l’a voulu. Donc la suite lui appartient aussi.» Alors, un capucin heureux? «Chaque matin sur mon vélo, je remercie Dieu pour la vie qu’il me donne et pour la beauté qui nous entoure. Mais je ne veux imposer mon Dieu à personne. Si toi tu ne le vois pas, je ne peux pas ouvrir les yeux à ta place. Par contre, je peux au moins essayer de ne pas te donner le mauvais exemple!», dit-il avec ce sourire au coin de l’œil qui le rend si attachant. Un grand-père comme on en rêve tous...

   Patrice Favre

Mise à jour le Jeudi, 15 Janvier 2015 14:28
 

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