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Articles 2017 - A la deux
Mercredi, 08 Mars 2017 00:00

Royume-Uni

 

L'enfer des prisons privatisées de Theresa May

 

Un journaliste infiltré dans une prison sonne l’alarme: les pénitenciers britanniques sont à l’agonie. En cause: le manque de gardiens dû à la cure d’austérité imposée dès 2010 par... Theresa May, alors ministre de l’Intérieur.


2017-10-14A«Si vous continuez à couper les vivres, vous devez vous préparer à construire plus de prisons. Les bibliothèques sont essentielles, mais elles ferment les unes après les autres»: lancée l’automne dernier dans la Chambre des Lords, cette phrase semblait annoncer la catastrophe à venir. Tandis que la Couronne coupait (et continue de couper) à tout-va dans la culture, la justice et les autres ministères pour réduire les dépenses publiques, les pires émeutes que les prisons anglaises aient connues depuis 25 ans ont éclaté.

Mutinerie géante

Quelques jours avant Noël, 600 prisonniers ont pris le contrôle de quatre des onze ailes de la prison de Birmingham (centre de l’Angleterre) après avoir subtilisé les clés d’un gardien. Il a fallu plusieurs jours aux autorités pour rétablir l’ordre. Un mois et demi plus tôt, près de 200 détenus déclenchaient une mutinerie dans un pénitencier de Bedford, à mi-chemin entre Londres et Birmingham. Peu après, une dizaine de milliers de membres du personnel pénitentiaire se mettaient en grève pour protester contre l’état de déliquescence des prisons.
Courageux, un journaliste de la BBC s’est rendu dans le Northumberland (nord-est du pays) pour se faire engager incognito comme gardien dans la prison d’Acklington. But de l’opération: révéler aux Anglais l’état de leur système carcéral de l’intérieur. Joe Fenton a suivi neuf semaines de formation avant de se mettre au travail pendant deux mois dans ce qui est considéré comme l’un des plus grands centres pénitentiaires du Royaume-Uni. Réalisée grâce une mini caméra cachée, son enquête a été diffusée il y a trois semaines. Et elle a méchamment secoué le pays.

De la drogue, pas de lit

Des prisonniers l’avaient déjà déclaré à une journaliste du Huffington Post en parlant de Bedford: «Ici, il est plus facile de se procurer de la drogue que des vêtements ou un lit». Les images recueillies par Joe Fenton à Acklington confirment cette réalité. Les détenus ne font pas mine de cacher leurs stupéfiants et leur alcool lorsqu’un agent s’approche. On voit des cagoules, des vêtements noirs et des pinces à métaux circuler librement. De quoi découper un trou dans la clôture d’une des cours intérieures filmées par la mini caméra du reporter.
Quand un détenu est passé à tabac, il arrive que les surveillants n’osent pas intervenir. «Ce ne sont pas eux qui dirigent la prison, mais les prisonniers, explique le journaliste, visiblement marqué par son expérience. Ce travail, dans ces conditions, aspire chaque once de ton énergie. Quand tu rentres chez toi, tu te sens comme une coquille vide.»
L’une des scènes les plus choquantes – non, vous ne rêvez pas – montre un surveillant au sol pris de convulsions après avoir inhalé par accident les vapeurs d’une drogue synthétique. Moins cher et plus fort, le «Spice» est régulièrement utilisé par les prisonniers comme alternative au cannabis. Pour ce qui est du programme de réinsertion, le reportage évoque un atelier d’«employabilité» confié à un prestataire extérieur... au cours duquel trois détenus colorient des images du dessin animé Peppa Pig!

God save Theresa!

Acklington et Birmingham (là où se sont révoltés les 600 hommes): deux prisons à la dérive. Deux prisons dont les détenus sont rarement autorisés à sortir de leur cellule en raison du manque de personnel. Deux prisons dirigées par des sociétés privées.
Entièrement privatisée depuis fin 2013, la gestion du centre pénitentiaire d’Acklington a été confiée pour quinze ans à la société française Sodexo pour en faire une prison modèle. Quant à Birmingham, c’est le géant britannico-danois de la sécurité G4S qui en est responsable.
Nommée ministre de l’Intérieur à l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 2010, Theresa May (actuelle Premier ministre) a imposé une réduction de 628 millions de francs du budget du système carcéral. Sodexo, qui a promis d’économiser 163 millions de francs pour décrocher le contrat d’Acklington, a d’emblée licencié 200 personnes dont 96 gardiens. De son côté, G4S a préféré remplacer les surveillants par des candidats «sans qualification ou expérience préalables requises», indique la Tribune de Genève.
Dans un long article d’analyse (What is going wrong with the prison system?), publié sur son site, la BBC indique que quatorze prisons en Angleterre et au Pays de Galles sont actuellement gérées par trois firmes privées (G4S, Serco et Sodexo).

Plus de prisons ou plus d’écoles?

La BBC explique que la population carcérale de l’Angleterre et du Pays de Galles est passée de 45’000 individus en 1991 à 85’000. Or, les coupes et les privatisations ont fait disparaître des milliers d’emplois dans l’administration pénitentiaire. Durant les cinq dernières années, le nombre de surveillants a diminué de plus de trente pourcents!
Ne disposant pas des ressources suffisantes pour assurer la sécurité des détenus (et celle des gardiens), nombre de directeurs de prison préfèrent laisser croupir leurs hôtes dans leurs cellules. La plupart des détenus y sont maintenus vingt-trois heures par jour. Les établissements, privés ou publics, où ont éclaté les émeutes avaient pris l’habitude de suspendre les sorties de cellule durant plusieurs jours.
En quatre ans, le nombre de suicides a doublé, les actes d’automutilation et les agressions ont explosé. Suite à ces scandales répétés, 125 millions de francs devraient être investis et 2500 gardiens supplémentaires embauchés d’ici 2018. Si elles peuvent apaiser la situation pour un temps, ces mesures ne suffiront pas à long terme.
Avec 150 détenus pour 100’000 habitants (contre une centaine en France et environ 80 en Suisse), le Royaume-Uni est l’un des pays européens les plus répressifs.
Plutôt que d’ouvrir de nouvelles prisons, estiment certains observateurs, les autorités pourraient songer à garder les bibliothèques ouvertes, préserver le système éducatif et mieux redistribuer les richesses. Victor Hugo, confronté lui aussi à une grave crise économique et sociale, ne disaitil pas: «Qui ouvre une école ferme une prison»?

Cédric Reichenbach

 

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