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top news photography A 100 ans, la jeunesse campagnarde vaudoise pète la forme

Autour d’une tonnelle, centre de référence pour les soiffards de tous âges – les casquettes de bûcherons ou de rappeurs coudoient les chemisettes de fonctionnaires fédéraux –, un village a pris ses aises sur la plaine du Grémaudet. Un gros patelin d’irréductibles Vaudois sorti de l’imagination fertile et passionnée des jeunesses campagnardes. Une place de fête avenante, simple et ordonnée qui tient tout autant de l’œuvre artisanale de centaines de bras munis de bons CFC que de la vitrine tip top d’un magasin Hornbach. Des terrains de jeux pour activités sportives, de l’inévitable foot à la pétanque en passant par le frisbee, le tir à la corde et la lutte. Un camping qui doit être encore plus intéressant à visiter de nuit: quid du baby-boom neuf mois après Savigny? Faudra demander les stats au CHUV! Pour en savoir plus...
Articles 2017 - A la deux
Mercredi, 17 Mai 2017 00:00

Genève

Des yeux aussi beaux que les vrais

 

Matthias Buckel a deux filles ocularistes comme lui. Cet artisanat précieux crée des yeux de verre impossibles à distinguer des yeux humains. Et qui survit à Genève depuis quatre générations.

 


2017-20-15AL’histoire remonte à la toute fin du 19e siècle: Ernest Griener, originaire du village de Lauscha dans le Land de Thuringe en Allemagne, part s’installer à Genève. Il amène avec lui une profession peu commune, à la croisée de l’artisanat et de la médecine: celle d’oculariste. Lauscha est un centre verrier important qui s’est spécialisé dans la fabrication de prothèses pour les yeux. Elles sont renommées autant par la qualité du savoir-faire local que par les propriétés du verre blanc utilisé, très résistant à la corrosion. Le secret de sa composition est d’ailleurs toujours détenu par un seul maître verrier.
L’oculariste fabrique des prothèses qui ne sont pas des globes, mais plutôt des lentilles épaisses qui se superposent à l’œil malade ou à l’implant. Dans la plupart des cas, elles bougent parallèlement à l’œil sain si bien qu’il est très difficile de percevoir leur présence.

Un effet de la guerre

Le processus de fabrication n’a pas évolué au cours des décennies. Le verre est chauffé au chalumeau pour prendre une forme sphérique, puis l’iris et la pupille sont recréés le plus fidèlement possible par l’application sur la surface de fins bâtonnets de verre de couleur. Enfin, en chauffant de nouveau, la prothèse prend la forme d’une lentille. Il faut compter une heure pour aboutir à un objet finalisé. Les prothèses ont une durée de vie allant de deux à cinq ans.
Ils ne sont plus que trois en Suisse à pratiquer cet artisanat, deux à Lucerne et un à Genève: Matthias Buckel, 62 ans. Une technique concurrente, faite à partir de moulages de résine, s’est développée durant la Seconde Guerre mondiale, car le verre allemand ne pouvait plus être exporté aux Etats-Unis. Elle nécessite un savoir-faire moins pointu. Ces prothèses en plastique ne risquent pas de se briser, mais elles se dégradent plus vite. Elles sont aussi plus longues à fabriquer et donc plus onéreuses: 2000 francs la paire contre 600 pour celles en verre.
Suite à un accident
2017-20-17AEn 1985, Matthias Buckel prend la succession de son père Werner Buckel, neveu d’Ernest Griener, après quatre années d’apprentissage. Il perpétue ainsi une tradition familiale qui aurait pu disparaître: «Je me destinais au théâtre. Puis j’ai eu un accident de voiture qui m’a freiné dans mes aspirations. J’ai donc réfléchi et j’ai réalisé que c’était une profession très agréable, et je pouvais sauvegarder suffisamment de temps libre pour des activités artistiques».
Il se passionne rapidement pour ce métier qui met en valeur la créativité et la débrouillardise, chaque œil étant unique: «Ce n’est pas figé; on est toujours en train de chercher, de bidouiller pour perfectionner les formes et les couleurs». Le contact avec les patients est aussi valorisant. Au fil des années, des relations fortes se nouent. Les risques professionnels sont limités, mais potentiellement graves: sur l’avant-bras de Matthias Buckel, la trace d’une récente brûlure rappelle que le maniement du feu n’est jamais anodin.
L’oculariste genevois reçoit ses patients dans un centre médical de Perly, tout près de la frontière française. Chaque année, 200 à 300 personnes viennent le consulter pour la pose d’une première prothèse suite à une opération ou pour un renouvellement. «Le profil des patients a changé, observe Matthias Buckel. Il y a trente ou quarante ans, il y avait plus d’accidents de voiture et de gamins qui se blessaient en jouant avec des ciseaux ou des flèches. Maintenant, nous avons plus de personnes âgées avec des problèmes médicaux: des opérations de la cataracte qui échouent, des glaucomes.»

«Un métier de rêve»

2017-20-16BIl porte la tunique bleue caractéristique du milieu hospitalier, mais la pièce où il travaille tient plus de l’atelier que du cabinet médical. L’oculariste est assis sur un tabouret devant l’établi où sont disposés ses outils de travail: un chalumeau, des tubes de verre et des pinces. En face de lui sont disposées deux tables plus petites derrière lesquelles sont assises ses deux filles, Milena, 33 ans, et Marina, 31 ans. Toutes deux sont ses apprenties depuis fin 2014.
Comme leur père, elles non plus ne se destinaient pas à reprendre le flambeau familial. C’est la plus jeune, Marina, qui est l’instigatrice de ce troisième passage de témoin. Fraîchement détentrice d’un bachelor en communication visuelle, elle ne se voyait pas travailler dans un bureau. «Tout d’un coup, je me suis dit que mon père faisait un boulot de rêve. Il a un beau métier, il gagne correctement sa vie et il n’a pas de patron!», raconte-t-elle.
Marina en parle à sa sœur Milena qui a étudié les beaux-arts à Sierre. Celle-ci explique: «J’ai travaillé dans l’administration culturelle. C’est un milieu précaire où on alterne des pério- des ultra-productives et d’autres totalement vides; c’est fatigant. Toute seule, je ne me serais pas lancée, mais ma sœur m‘a donné du courage».
Marina et Milena travaillent à temps partiel dans le cabinet de leur père pour se former, tout en jonglant par ailleurs avec des jobs plus alimentaires et des projets artistiques plus personnels. Elles aimeraient ensuite exercer chacune à 50% et se partager la clientèle.

2017-20-16ASans savoir pourquoi

La transition complète est prévue vers 2020: l’oculariste ayant alors l’âge de la retraite. Si l’apprentissage se passe bien au niveau relationnel, la transmission des connaissances n’est pas toujours aisée: «J’ai développé une technique de travail personnelle; je fais beaucoup de choses automatiquement, sans savoir pourquoi, souligne-t-il. J’ai dû beaucoup réfléchir au pourquoi et au comment de certains gestes. Le plus difficile pour moi est d’accepter ce qu’elles font. C’est un peu comme en maths: vous avez un résultat à trouver et parfois vous pouvez utiliser plusieurs chemins pour y arriver».
Devenir oculariste exige une grande méticulosité et une patience à toute épreuve. Milena et Marina ont eu des moments de découragement, mais elles trouvent leur épanouissement dans cette profession. «Je suis contente, car j’ai enfin trouvé un métier dans lequel mon pinaillage sert à quelque chose», glisse la première. Pour parfaire leur formation, un maître verrier allemand viendra bientôt à Genève les initier à d’autres approches. Elles iront aussi en Angleterre pour se former à la technique du moulage.
Leur formation se terminera quand elles maîtriseront tout le processus de fabrication des prothèses. «Au final, ce sont les patients qui vont décider. S’ils sont contents, c’est que nous serons prêtes», résume Milena.

La menace des imprimantes

Les deux jeunes femmes doivent aussi se préparer à affronter les progrès technologiques et médicaux à venir qui pourraient faire disparaître cet artisanat déjà fragile. Les imprimantes 3D se substitueront-elles à l’intervention humaine? «J’imagine que dans un avenir plus ou moins proche, le clonage pourrait faire repousser un œil», affirme Matthias Buckel.
«Si on trouve d’autres solutions, je m’intéresserai à elles, renchérit Marina qui se veut optimiste. Je trouverais triste que cet artisanat disparaisse, mais on pourrait continuer à le faire exister autrement.» Les deux sœurs pensent notamment à un usage artistique des yeux de verre.
Mais le savoir-faire traditionnel a encore de beaux jours devant lui et de bons arguments à faire valoir face aux nouvelles technologies: la satisfaction des patients, les propriétés uniques du verre, la rapidité et le coût réduit de la fabrication des prothèses.

Clément Girardot.

 

 

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