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top news photography Les portraits de Dame Helvetia

Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2017 - A la deux
Mercredi, 04 Octobre 2017 00:00

Guy Luisier

"La guerre est venue jusque sur ma colline"

 

 

Missionnaire en République démocratique du Congo (RDC) depuis cinq ans, Guy Luisier était de passage en Suisse. Il raconte son enlèvement par des enfants-soldats opposés au président Kabila. Et revient sur une année de guerre largement ignorée des médias.


2017-29-31

Guy Luisier a le sourire. Assis à une terrasse de Genève, le chanoine de Saint-Maurice profite des rayons du soleil en dégustant un croissant. Dans quelques jours, il rejoindra la colline de Malandji, au centre de la vaste région congolaise du Kasaï, pour reprendre la formation des futurs prêtres de sa communauté et le travail humanitaire qu’il a commencé là-bas il y a cinq ans.
C’est là, en pleine brousse, qu’il écrit ses chroniques africaines pour l’Echo Magazine. Là aussi qu’il a vu débarquer le 11 mars une trentaine de jeunes miliciens et de gosses hauts comme trois pommes armés de machettes, de bâtons et de vieilles pétoires venus le kidnapper.

Episode surréaliste

Cet épisode surréaliste, conséquence d’une guerre qui ne dit pas son nom entre le gouvernement congolais et plusieurs groupes rebelles, le prêtre de 55 ans n’est pas près de l’oublier. Emmené de force par des adolescents portant un bandeau rouge – l’insigne des miliciens en lutte contre le président Kabila au Kasaï –, Guy Luisier est obligé de crapahuter pendant des heures à côté d’un enfant dont il doit tenir la main. «Mon ‘gardien’ était si jeune qu’on ne savait pas qui surveillait qui», se souvient le chanoine.
En chemin, un rebelle lance à des paysans: «Regardez bien le ‘Père blanc’, vous ne le reverrez plus». Emmené dans un hameau à douze kilomètres de la mission, le prêtre y retrouve son adjoint et les quatre séminaristes dont il a la charge. Tous sont terrorisés par les cris de guerre, les menaces et les railleries – on se moque du Valaisan en lui lançant des «Notre Père, qui es sorcier». En tout, une bonne centaine de personnes, curieux et miliciens, entourent le chanoine qui reconnaît certains visages.

Soldats drogués

Guy Luisier soupire avant de reprendre: «Je me sentais à mi-chemin entre Apocalypse Now et La guerre des boutons. Les miliciens étaient persuadés d’avoir des pouvoirs magiques. Les plus grands, qui jouaient aux chefs, semblaient drogués. Je croyais qu’on allait tous y passer: la veille, notre menuisier avait été enlevé; les rebelles lui avaient coupé la main droite et lacéré le ventre avant de le laisser pour mort. Par miracle, il a survécu».
Le prêtre est assis de force sur une chaise en bois. Ses confrères sont ligotés tandis que des hommes discutent du châtiment à appliquer aux «catholiques qui soutiennent les militaires». Soudain, un garçon s’approche des séminaristes immobilisés au sol. Il lève sa machette et frappe violemment à dix reprises les pieds de chaque prisonnier avec le plat de sa lame. Quand arrive le tour du chanoine, une voix s’élève au milieu de la foule: «On n’a pas le droit de faire ça au Père blanc!». Guy Luisier est épargné. Son sauveur, un protestant néo-apostolique du village dont il est devenu ami depuis, reçoit une vingtaine de coups à sa place.

Parlons du Congo

«Finalement, nous avons dû jurer que jamais nous n’accueillerions de ‘porcs’, le surnom donné par les miliciens aux policiers et aux militaires du gouvernement Kabila. Après cela, tout le monde a été libéré.»
Voilà pour l’histoire du chanoine valaisan à qui il est arrivé quelque chose en Afrique. Mais Guy Luisier, dont l’aventure a été en partie relayée par la presse et la télévision romande, souhaite aller plus loin. Il aimerait «qu’on parle un peu du Congo»! Pourquoi ces gamins s’en sont-ils pris à son Eglise? Pourquoi la guerre, qui jusqu’à présent avait épargné les belles collines et les villages aux toits de chaume du Kasaï, a-t-elle fini par faire irruption dans sa région? Et surtout: comment expliquer l’indifférence générale entourant la guerre en RDC – six millions de morts en vingt ans et ça continue –, pourtant la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale?
«Nous avons été attaqués par nos paroissiens, nos voisins, commence par rappeler le prêtre. Dans de nombreuses régions, des servants de messe s’en sont pris aux curés, des cures ont été pillées, des couvents saccagés... A mon niveau, ‘au ras des pâquerettes africaines’, je m’interroge d’abord sur le travail pastoral mené en Afrique. Comment, dans le pays africain comptant le plus de catholiques, ces évènements peuvent-ils se produire?»

Evangélisation ratée

«L’évangélisation telle qu’elle a été faite ne ressemble-t-elle pas à une fine couche de vernis déposée sur la sorcellerie traditionnelle et les anciennes croyances? Au moindre craquement, elles ressortent.» Et pas forcément de la meilleure manière, comme il a pu le constater.
Comment changer cela? «L’Eglise africaine doit se remettre en question. La relation entre le prêtre et le fidèle pourrait évoluer, passer d’une posture paternaliste à une posture fraternelle. L’idéal serait d’instaurer progressivement une relation d’égal à égal et non pas uniquement hiérarchique, comme c’était le cas il y a cinquante ou soixante ans en Suisse. En Afrique, le prêtre est considéré comme une sorte de chef coutumier spirituel à qui on obéit sans réfléchir parce qu’il représente une forme d’autorité. Tout le problème est dans le ‘sans réfléchir’! Comment développer la réflexion et la prise en charge de sa foi même dans un contexte défavorisé?»
Cette évangélisation, «ratée» par certains aspects, n’est pourtant pas à l’origine des violences. Celles-ci remontent à la mort d’un chef coutumier influent du Kasaï-Central, l’une des cinq provinces de la région. Opposant notoire à Kabila, Jean-Prince Mpandi, alias «Kamuina Nsapu», a été tué par des militaires durant l’assaut de sa maison, en août 2016, ce qui a déclenché un soulèvement sans précédent.

Kabila s’accroche

2017-39-34ATrès jeunes, équipés de bâtons plus que de fusils, les «Kamuina Nsapu» ont commencé à lancer leurs «attaques mystiques» contre les symboles de l’Etat. Ecoles, casernes et postes de police ont brûlé. Des inspecteurs scolaires chargés de distribuer les épreuves dans les villages ont été décapités et des policiers massacrés. Partis de Kananga, capitale du Kasaï-Central, les combats entre l’armée de Kabila – dirigée pour l’essentiel par des officiers rwandophones – et les rebelles ont gagné les provinces voisines du Kasaï-Oriental, du Kasaï et de Lomami, faisant au total plus de 3500 morts et 1,4 million de réfugiés dont 850’000 enfants.
«On en parle peu en Europe, reprend le missionnaire, mais il se trouve qu’au Congo les dernières élections n’ont pas eu lieu: le mandat de Kabila, toujours au pouvoir, s’est achevé le 19 décembre 2016. L’Eglise, la dernière institution qui tient la route au Congo, a vu le danger et a tout fait pour réunir gouvernement et opposition autour de la table des négociations. Un accord a été arraché le jour de la Saint-Sylvestre. Il prévoyait le partage du pouvoir avec l’opposition et l’organisation d’élections avant décembre 2017. Malheureusement, il n’a pas été appliqué.»
Un échec d’autant plus regrettable que les rebelles ont, dès le début, accusé l’Eglise d’avoir contribué, à travers cette médiation, à maintenir Kabila au pouvoir. D’où les attaques contre les catholiques. «Difficile de savoir qui tire les ficelles dans cette histoire, admet Guy Luisier. Mais tout n’a pas été entrepris pour éviter la guerre: on a parfois l’impression que certains soufflent sur les braises.»
Jusqu’à présent, la guerre au Kasaï a permis au président congolais et aux groupes d’intérêt qui le soutiennent de repousser les élections. Coordinateur de la pastorale du diocèse de Kananga, l’Abbé Jeannot Mandefu soulignait récemment sur Radio Vatican que le gouvernement congolais n’était pas seul en cause: «N’oublions pas que les multinationales ont d’énormes intérêts dans notre pays et qu’elles sont prêtes à tout pour les conserver».
Vingt ans après la mort de Mobutu, le Congo souffre toujours. A l’est, dans l’ombre du Rwanda, la guerre pour le contrôle des ressources minérales nécessaires à l’industrie de l’électronique ravage le Kivu. Au Kasaï, où elle a été envoyée pour mater la rébellion, l’armée congolaise, mal équipée et mal payée, a fait preuve d’une rare brutalité, rasant des villages entiers et laissant des dizaines de fosses communes derrière elle. Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad al Hussein, a accusé les forces gouvernementales de «viols et d’exécutions sommaires perpétrés dans des villages soi-disant contrôlés par les rebelles».
Deux experts de l’ONU envoyés en mars pour enquêter sur les massacres ont été retrouvés décapités au fond d’une fosse commune. Et un enregistrement a révélé l’implication d’agents des services de sécurité congolais.

Martin transformé

2017-39-32CUne fois le calme revenu sur sa colline de Malandji, Guy Luisier n’a pas vraiment eu le temps de penser à tout ça. «Nombre d’habitants terrorisés ont dû dormir dans la brousse pendant des mois. Ils n’ont pas pu cultiver leurs champs. Quand ils ont refait surface, ils étaient affamés et il a fallu les aider.» Même si, pour les chanoines, cela signifiait travailler avec d’anciens rebelles. «Nous n’avons pas le choix: sans réconciliation on ne peut rien faire. Les enfants-soldats recrutés et manipulés par la milice ne peuvent plus retourner dans leurs villages qui sont occupés par l’armée.»
C’est le cas de Martin, qui a trouvé refuge à la mission. «Au départ, on le prenait pour un gros dur d’une quinzaine d’années. Mais une fois que l’on s’est occupé de lui, qu’on lui a donné la possibilité de se laver, de se vêtir, de manger et de dormir sous un vrai toit, on s’est aperçu qu’il avait encore l’âge d’aller à l’école primaire! Voir ce soldat redevenir un enfant a été un vrai cadeau.»

Cédric Reichenbach

L’Afrique noire ne compte pas

2017-39-Congo-2La ville francophone la plus peuplée au monde n’est pas Paris ou Montréal, mais Kinshasa: la capitale de la République démocratique du Congo (RDC) compte 12 millions d’habitants. Qui le sait? En dépit de leur poids démographique et de leurs énormes richesses naturelles, l’Afrique et le Congo n’arrivent pas à se faire une place sur la scène internationale. Ni à attirer l’attention de la presse.
Guy Luisier le constate chaque jour: «Le Kasaï, la région où je vis, est aussi vaste que la Pologne. Elle se trouve au centre de la RDC, un pays peuplé de 86 millions de personnes – plus que l’Allemagne –, lui-même situé au cœur de l’Afrique. Et pourtant, le reste du monde ignore tout de son existence comme il ignore en bonne partie celle du continent».
Durant un de ses passages en Suisse, le chanoine a été contacté par son opérateur téléphonique qui voulait lui proposer un abonnement international: «Je lui ai dit que ça tombait bien parce que je passe les trois quarts de mon temps au Congo. Vous savez ce qu’il m’a répondu? ‘Ah, mais l’Afrique, ça ne compte pas’».

CeR

Chronologie

* 15-19e siècles. Plusieurs royaumes: Kongo, Kuba, Luba, Lunda.
* 1885-1908. Etat indépendant du Congo, propriété privée du roi des Belges Léopold II. Campagne internationale pour protester contre les horreurs perpétrées par l’exploitation du caoutchouc.
* 1908-1960. Congo belge. Economie minière. Très peu d’élites locales formées.
* 1960. Indépendance. Premier ministre, tiers-mondiste, Patrice Lumumba est assassiné en 1961. Sécession du Katanga de Moïse Tshombe. Intervention de l’ONU.
* 1965. Coup d’Etat de Joseph Mobutu qui rebaptise le pays «Zaïre» en 1971. Dictature prooccidentale. Campagne de zaïrianisation.
* 1994. Le génocide au Rwanda a des répercussions dans toute la région des Grands Lacs. Le Kivu, à l’est du Congo, devient la poudrière de l’Afrique centrale.
* 1996-2016. Première guerre du Congo (19961997). Mobutu chassé par Laurent-Désiré Kabila. Seconde guerre du Congo ou première guerre continentale africaine (1998-2003) sur fond de lutte pour les métaux précieux. Kabila père, assassiné en 2001, est remplacé par son fils Joseph. Officiellement terminée, la guerre se poursuit à l’est. Jeu trouble du Rwanda et de l’Ouganda. Nombreuses guérillas. Près de six millions de morts.
* Août 2016. Embrasement du Kasaï. Jean-Prince Mpandi, alias «Kamuina Nsapu», chef coutumier, défie le président Kabila. Il est tué dans un assaut militaire. Ses adeptes prennent les armes.
* Décembre 2016. Fin du mandat de Kabila. Refus de quitter le pouvoir. Médiation de l’Eglise et signature de l’accord de la Saint-Sylvestre qui prévoit des élections dans les douze mois.
* Juin-septembre 2017. Accord de la Saint-Sylvestre non respecté. Répression brutale et exécutions extrajudiciaires sur fond de conflits ethniques au Kasaï. Au Kivu, rebelles rwandais (Fdlr) et groupes armés locaux continuent la «guerre des minerais».

TK/CeR

La plume du chanoine

2017-39-34BEn voyant les machettes des miliciens s’approcher de lui, Guy Luisier a bien cru que son heure avait sonné. Mais il est resté calme. «J’ai eu une belle vie. Le Seigneur m’a permis de goûter aux trois grands domaines du sacerdoce: comme curé de paroisse à Salvan (VS), comme enseignant de latin et de grec (et recteur) au lycée-collège de l’abbaye de Saint-Maurice, et comme missionnaire. Du coup, mourir ne me fait pas vraiment peur.»
Ordonné prêtre en 1988, le religieux a aussi une vie d’écrivain. Auteur de plusieurs ouvrages dont Une colline au Congo (Saint-Augustin, 270 pages), qui lui a valu le prix Bonne Nouvelle en 2013, il publie Une colline au Kasaï, chronique de guerre et d’espoir dont les lecteurs de l’Echo ont pu lire certains passages. Avec le ton légèrement décalé et plein d’humour qui caractérise son écriture, Guy Luisier y raconte comment le Kasaï, cette région «longtemps oubliée par la guerre», a été rattrapé «par la fureur de la vie et de la mort» entre juin 2016 et avril 2017.

CeR

 

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