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top news photography La laïcité selon Valentine Zuber: ni un glaive, ni un bouclier

Genève, samedi 28 octobre. Un délégué syndical achève son discours devant plus d’une centaine de manifestants et plusieurs grévistes. «Nous nous battons contre l’externalisation des EMS de Notre-Dame et de Plantamour», deux maisons de retraite situées à la rue de Lausanne, non loin de la gare, pour la première, et à la Rue Philippe-Plantamour, proche des bains des Pâquis, pour la seconde. Externalisation? Ce terme est utilisé lorsqu’une entreprise se sépare d’une activité réalisée jusque-là en interne pour la confier à une société extérieure. Le but? En général, faire des économies. Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la Une
Jeudi, 20 Décembre 2012 00:00

 

 

Portrait

Noël Constant à la rencontre des marginaux

Depuis presque 50 ans, Noël Constant parcourt les rues de Genève à la rencontre de marginaux et de sans-abri toujours plus nombreux. C’est sa réponse à une société qu’il juge dominée par la peur.

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A Genève, tout le monde le connaît. Noël Constant sillonne les rues et n’a pas peur de frapper aux portes. Aux portes des laissés-pour-compte comme à celles des politiques. Pour bavarder, trouver des appartements, inventer des solutions. La maison de son association Carrefour-Rue, derrière la gare, bruisse d’activités: elle accueille des bureaux, le studio de Radio sans chaîne, des chambres pour sans-abri, de nombreux visiteurs, un jeune chien. Dans la cuisine aux murs jaunes, une tarte aux pommes refroidit. Quand Noël Constant cherche ses mots, ses lèvres dessinent un fin sourire; elles se réjouissent de la phrase à venir.

Vous avez 73 ans. Vous continuez à travailler?

Noël Constant: – Je n’ai pas encore commencé! Quand je marche avec quelqu’un dans la rue, je n’ai pas l’impression d’être au boulot. On marche, on cause, on échange... Mais les autres ont besoin de sentir que je travaille. Ça rassure. Notre société a besoin de savoir ce qu’on fait.

Vous arpentez les rues de Genève depuis 48 ans. C’est un très long engagement...

– Dès le départ, j’avais décidé que si je m’impliquais dans le soutien aux personnes en difficulté, ce serait pour toujours. J’avais remarqué que les gens qui s’investissent dans le social ne restent pas toujours longtemps. C’est difficile pour ceux qui sont épaulés parce qu’ils donnent de leur personne. Ils se livrent, ils se dévoilent, ils développent des sentiments d’amitié et, deux ans plus tard, ils doivent passer à quelqu’un d’autre. C’est vécu comme un abandon. Et le suivant pose les mêmes questions, veut savoir les mêmes choses.

Le travail social s’enseigne dans des écoles. Quand vous avez commencé, vous n’aviez pas de formation dans ce domaine. C’est intuitif pour vous?

– La formation est une étape, mais je l’ai vécue comme quelque chose qui sécurise le pouvoir, la politique. Les formations ont tendance à vous cloîtrer dans des méthodes qui rassurent, mais qui ne sont pas toujours adéquates. Il faut se resituer sans cesse, rester libre au fond de soi et conserver son enthousiasme.

Vous avez créé des lieux d’hébergement, un journal, une radio, un Club Med, un club de motocross pour les gens en difficulté. Vous avez géré des laveries automatiques, fondé une auto-école. Vous êtes très créatif!

– J’avais monté une auto-école pour les gens qui n’avaient pas les moyens d’apprendre à conduire. La voiture, c’est un bureau ambulant. Ça roule, c’est formidable. En voiture, j’ai eu des entretiens que je n’aurais jamais eus dans un bureau. J’y ai pensé grâce à mon fils. Il était toujours assis derrière, entre les deux sièges, à exprimer des choses qu’il ne disait pas à la maison.
Trop souvent, les professionnels oublient qu’on peut faire autrement, réinventer. A Carrefour-Rue, on crée chaque année quelque chose de nouveau. C’est un moteur extraordinaire: ceux que j’ai épaulés se demandent ce que je vais encore inventer. Ça les stimule. Ça crée une émulation. Ce n’est pas parce que vous avez trouvé un lit qu’il faut vous arrêter. Il y a d’autres lits à trouver. D’autres formes de lit.

Où puisez-vous toute cette énergie?

– J’ai un jardin intérieur. Pour moi, l’Eglise n’est pas un bâtiment. Je ne la vois pas comme un lieu en béton ou en bois. Elle est en nous. Enfant, à Taizé (voir encadré), on n’était pas tenus d’aller à l’église. On avait cette liberté. Entendre chanter les frères me suffisait. C’était le chant, pas le lieu. Je n’avais pas besoin d’être dans l’église. Mais j’avais besoin de sentir qu’elle était en moi.
J’ai le sentiment de vivre avec beaucoup de chance. Ce n’est pas anodin. C’est peut-être cette Eglise en moi qui fait des miracles. Je vis comme un médecin de campagne qui va chez les gens. J’ai toujours eu envie d’aller à leur rencontre; sans attendre qu’on vienne me trouver.

Quelle évolution percevez-vous entre vos débuts et aujourd’hui?

– La population en difficulté augmente terriblement. En 40 ans, l’être humain s’est beaucoup fragilisé. Il est moins solide, il a plus vite froid alors qu’on a développé des matières qui protègent mieux. Il est moins combatif. Quand il a un pépin, il reste paralysé par le problème et ne va pas au-delà. Plus vous restez longtemps sans réagir, plus vous vous enfoncez. C’est le phénomène actuel. Au chômage, beaucoup ne reprennent pas les rênes assez vite pour se remettre en route.
Cette fragilisation vient aussi du fait qu’aujourd’hui on veut tout expliquer. Avec des théories, de la psychologie. Les journaux disent ce qui est bon, ce qui ne l’est pas, à quoi il faut faire attention,... Si quelqu’un se fait écraser à l’autre bout du pays, on l’apprend tout de suite. C’est paniquant. On nous fait constamment peur. Nous traversons une phase d’inquiétude collective. Quel que soit le sujet – le nucléaire, la planète, le chômage: pour réaliser quelque chose, il faut faire peur. Autrement on ne fait rien. Or, la peur l’emporte sur la créativité. Ça, c’est grave.

Comment cette peur se traduit-elle?

– La société est devenue beaucoup plus passive. Elle a peur de tout, ne s’engage pas. On ne commence pas à travailler tout de suite, ça traîne, les enfants restent plus longtemps à la maison. La jeunesse a de la peine à démarrer. Et vers 45 ans, le boulot ne vous veut plus. Il existe désormais une population de 50 à 60 ans qui va vivre encore très longtemps sans rien faire. A nous d’imaginer une nouvelle façon de vivre.

Des idées pour vivre autrement?

– L’habitat doit changer. La vie n’a de sens que si on vit ensemble. Il faut que les quartiers incluent tout le monde. Les bistros n’existent plus, ils ont été remplacés par des pizzerias. On a tout bétonné pour que ça donne moins de travail. Il faut trouver d’autres formules.
Le Hameau des chemineaux, une sorte de Club Med que nous avons monté pour les sans-abri, fonctionne très bien. Les gens vont passer un ou deux jours dans les roulottes. Ils font griller des saucisses. Plantent des fleurs. Ça doit être une fête. L’arrêt du boulot, ce n’est pas l’entrée au cimetière.
Les gens doivent s’approprier certains bouts de territoire. Si vous voulez faire une fête ici, derrière la gare, vous avez affaire à dix services qui vous disent oui, non, faut pas ci, faut pas ça... La ville n’a jamais eu autant d’interdits, de panneaux qui défendent de passer. D’une semaine à l’autre, votre rue change. Mais vous n’avez pas été sollicité. C’est imposé de l’extérieur. Les gens ne sont pas impliqués dans la vie quotidienne. C’est triste.
Dans un quartier, j’imagine une arcade prévue pour la population où les gens pourraient manger ensemble, cuisiner à tour de rôle... On vit un individualisme pesant. On trouve dans les immeubles des ascenseurs individuels. Les gens ne se rencontrent plus. Tous les immeubles ont un code. Les portes des appartements ont deux, voire trois serrures. On peut se demander où est la prison.

Ça vous attriste?

– Non, il faut relativiser. Je crois que l’humain nage beaucoup. Il a ses peines, ses soucis, des inquiétudes pour sa santé. Il n’y a pas un jour où on ne nous sort pas une maladie nouvelle; c’est affolant. J’ai 73 ans. Je n’ai pas l’impression d’avoir autant d’années. On me dit parfois que je ne fais pas mon âge. C’est peut-être l’air qui n’est pas si mauvais alors qu’on dit qu’il n’est pas bon.
Je pense qu’il faut positiver beaucoup plus. Il faut parfois être heureux de ce que la journée nous apporte. C’est un bonheur. Quand je me réveille le matin, je me dis que c’est une journée que personne n’a connue. C’est extraordinaire.

Recueilli par Aude Pidoux

Solutions inédites

Noël Constant est né le 24 décembre 1939 à Mâcon, en Bourgogne, «dans un taudis». Il est placé à l’âge de huit ans dans la communauté de Taizé où il passe son enfance. Un apprentissage de carrossier, un long séjour en Afrique, la guerre en Algérie...
Il débarque à Genève en 1964 pour s’occuper, avec un frère de Taizé, de la première prison pour mineurs du canton, La Clairière. Il constate que les problèmes sont plus importants à l’extérieur de la prison qu’à l’intérieur; il s’engage alors dans l’action de rue. En 1986, il fonde Carrefour-Rue et crée des lieux d’accueil et des logements originaux pour les sans-abri. Studios, villas, roulottes, studios mobiles, points d’eau et d’hygiène: au fil du temps, Noël Constant développe un important réseau parallèle soutenu par des centaines de bénévoles.

AuP


Pour en savoir plus:
Brigitte Mantilleri, Noël Constant, un homme libre, Editions L’Age d’Homme, 119 pages.

 

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